Syrie : La diplomatie des moutons de Panurge.

Alep | REUTERS/Omar Sanadik

Le président syrien Bachar al-Assad est accusé d’avoir utilisé des armes chimiques il y a une dizaine de jours contre la population de la ville de Douma dans la Ghouta orientale. C’est pour répondre à cette attaque que les Etats-Unis de Donald Trump, suivies par la France et la Grande-Bretagne, ont lancé dans la nuit de vendredi à samedi des frappes contre des cibles militaires du régime syrien.

Comme pour la seconde guerre du Golfe commencée en mars 2003 et appelée très romantiquement opération Liberté irakienne, les Etats-Unis d’Amérique ont encore entamé une guerre en contournant le Conseil de sécurité des Nations Unies. En 2003, la France s’était courageusement opposée à cette aventure militaire américaine en Irak. Une quinzaine d’années plus tard, la France d’Emmanuel Macron se comporte en mouton de Panurge. Elle s’engage dans une guerre où elle a tout à perdre, pour un gain diplomatique, commercial et humanitaire plus qu’hypothétique. Depuis 2001, les terroristes nous ont habitués à la barbarie. Cela a commencé à New York aux Etats-Unis : ville qui abrite le siège des Nations Unies. Ils nous ont fait la démonstration qu’ils étaient et resteront résolument du côté de l’obscurité, de la bestialité et de la force du mal. C’est inadmissible et choquant.

Au nom de la lutte contre le terrorisme, les gouvernements ont fait de nos données personnelles des gruyères. Sur ce terrain, même des géants comme Facebook et Google apparaissent comme des nains et de petits joueurs.

Un bellicisme arrogant et dispendieux

Cela dit, nous n’avons pas le droit de nous abaisser collectivement à leur niveau. Nous n’avons pas à renier les valeurs universelles de notre société. Si nous voulons que le discours sur la démocratie, les droits de l’homme, la liberté, le progrès et toutes ces valeurs dont nous sommes si fiers soient audibles, nos dirigeants doivent arrêter de se comporter en voyous et en gangsters. Cette attitude guerrière nous a coûté – et continue de nous coûter – nos libertés individuelles. Car au nom de la lutte contre le terrorisme, les gouvernements ont fait de nos données personnelles des gruyères. Sur ce terrain, même des géants comme Facebook et Google apparaissent comme des nains et de petits joueurs. Pourtant ils ne parviennent pas à faire peur aux terroristes. Ces derniers ont même élargi leur champ de nuisance. Ils ne se contentent plus de frapper les pays occidentaux. Les filles de Chibok au Nigéria, les pêcheurs autour du Lac Tchad, les populations du Nord Mali, les populations somaliennes… sont autant de victimes collatérales de cette guerre contre le terrorisme qui est menée en leur nom, sans qu’elles aient jamais été consultées. Pourquoi ces hommes, ces femmes et ces enfants doivent-ils payer pour le bellicisme dispendieux et arrogant des grands de ce monde ? Surtout que ces grands n’ont pas toujours montré le bon exemple.

Quand les Etats-Unis lâchent des bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki, c’est l’acte fondateur de la guerre froide.

Des donneurs de leçons pas toujours exemplaires

Sans remonter au génocide des Indiens sur le continent américain ou encore à l’esclavage qui a vidé l’Afrique de ses forces vives au profit du nouveau monde qui a été construit sur le sang, la sueur et la dignité d’êtres humains réduits au statut de biens meubles vivants, les USA n’ont pas toujours été exemplaires. Prenons l’exemple de la Seconde guerre mondiale. Quand les USA lâchent des bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki en août 1945, c’est certes pour contraindre le Japon à la reddition inconditionnelle, forcer le passage de ce pays de la monarchie à un régime plus démocratique, mais aussi et surtout pour tester les nouvelles bombes à l’uranium et au plutonium dont ils viennent de se doter. La puissance de ces armes devait constituer une démonstration de la puissance de feu que les USA pouvaient abattre sur l’URSS. Il s’agit ni plus, ni moins, que de l’acte fondateur de la guerre froide que l’Union Soviétique et les Etats-Unis ont menée jusqu’à la fin de la chute du Mur de Berlin en 1989. Si la CPI (Cour Pénale Internationale) avait existé à l’époque, ces crimes de guerre qui ont laissé sur le carreau entre 155 000 et 250 000 personnes (pour ne s’en tenir qu’au bilan en pertes humaines), ne seraient probablement pas restés impunis.

Un jeune chimiste irakien a inventé l’histoire des armes chimiques de Saddam Hussein.

La guerre préventive

Plus près de nous, les Etats-Unis ont envahi l’Irak en 2003 pour inaugurer un concept né dans les arcanes de l’administration Bush, celui de la guerre préventive contre Saddam Hussein, alors leader du parti Baas et homme fort de l’Irak, accusé de détenir des armes de destruction massive. Il était accusé d’avoir utilisé, entre 1983 et 1991, des armes chimiques contre les populations civiles kurdes et iraniennes. Puis d’avoir continué de détenir ces armes de destruction massive jusqu’en 2003, alors que la résolution 1441 du Conseil de sécurité des Nations Unies lui enjoignait de « collaborer activement, immédiatement et inconditionnellement », dans le cadre de son désarmement, avec les missions d’inspection de l’ONU (Organisation des Nations Unies) et de l’AIEA (Agence internationale de l’énergie atomique). Alors que la mission conjointe d’observation est chassée du pays, Rafid al-Janabi : un demandeur d’asile irakien réfugié en Allemagne, ingénieur chimiste diplômé de l’université de Bagdad et qui travaillait dans l’usine de semences agricoles de Djerf al-Nadaf (à une soixantaine de kilomètres de Bagdad), prétend détenir les preuves que l’usine dans laquelle il travaillait en Irak faisait partie d’un programme clandestin d’armes biologiques. Les déclarations du jeune ingénieur mèneront au discours mémorable de Colin Powell relatif aux preuves que l’administration américaine détient sur l’existence des armes de destruction massive de Saddam. Une thèse battue en brèche aux Etats-Unis et en Allemagne.

 

Le jeune chimiste, de son nom de code : Curveball, reconnaît plus tard avoir inventé une histoire qui a fait tomber Saddam Hussein.

Nicolas Sarkozy a pesé de tout son poids pour faire installer Alassane Dramane Ouattara au pouvoir en Côte d’Ivoire.

Ingérences politique et militaire

Côté français, les deux dernières guerres ont été menées sous la présidence de Jacques Chirac d’abord pour détruire la flotte aérienne de l’armée ivoirienne, puis dans la continuité de l’intervention française en Côte d’Ivoire, sous celle de Nicolas Sarkozy. Sarkozy ne se cache plus pour reconnaître qu’il a pesé de tout son poids pour faire installer Alassane Dramane Ouattara au pouvoir en Côte d’Ivoire, sous prétexte que celui-ci avait remporté l’élection présidentielle et que le président sortant, Laurent Gbagbo, refusait de reconnaître sa défaite. Quant à Nicolas Sarkozy, il a eu sa propre guerre, celle pour renverser et assassiner Mouammar Kadhafi. Présenté comme un dictateur sanguinaire, le colonel Kadhafi était accusé d’avoir tiré sur la population de son pays qui réclamait plus de libertés et la démocratie. Pour le coup, la coalition conduite par la France intervenait sur mandat du Conseil de sécurité des Nations unies.

La résolution 1973 ne prévoyait ni un droit d’ingérence humanitaire, ni le renversement et encore moins l’assassinat de Kadhafi.

Le précédent libyen

La résolution 1973 du Conseil de sécurité des Nations unies instaure un régime d’exclusion aérienne afin de protéger les populations civiles contre les attaques systématiques et généralisées du guide de la Jamahiriya arabe libyenne. Elle renforce aussi l’embargo sur les armes ainsi que le gel des avoirs du clan Kadhafi imposés par la résolution 1970. Présentée par la France et le Royaume Uni, la résolution 1973 est adoptée par 10 voix pour et 5 abstentions (Allemagne, Brésil, Chine, Fédération de Russie et Inde). Cette résolution 1973 ne prévoyait ni un droit d’ingérence humanitaire, ni le renversement et encore moins l’assassinat de Kadhafi. C’est pourtant ce qui s’est produit. La conséquence du détournement de la résolution 1973, c’est que deux membres du Conseil de sécurité (Chine et Russie) ont choisi de ne plus s’abstenir, mais de bloquer toutes les résolutions que les trois autres membres permanents pourraient transformer en chèques en blanc pour une nouvelle guerre. Les déboires judiciaires de Nicolas Sarkozy en France nous édifient sur le caractère peu humanitaire de la guerre en Libye, dont la caution morale était le philosophe Bernard Henri-Lévy.

Comment pourront-ils encore reprocher à un président africain d’avoir modifié la constitution qui ne lui permettait pas de briguer un mandat supplémentaire à la tête de son pays ?

Blocage au Conseil de sécurité

Voilà pourquoi aucune résolution n’a pu être adoptée contre la Syrie de Bachar al-Assad. Il y a le précédent libyen. Face à ce blocage légal, les Etats-Unis de Donald Trump, la France d’Emmanuel Macron et la Grande-Bretagne de Theresa May ont choisi de faire ce que certains dirigeants font pour se maintenir au pouvoir : ils ont piétiné la loi pour atteindre leurs objectifs (militaires). Comment pourront-ils encore reprocher à un président africain d’avoir modifié la constitution qui ne lui permettait pas de briguer un mandat supplémentaire à la tête de son pays ? Les dirigeants des grandes démocraties auto-proclamées ont failli. Les valeurs universelles au nom desquelles ils ont mis des populations en esclavage, ces valeurs pour lesquelles ils ont mené des croisades aux quatre coins du globe, ces mêmes valeurs pour lesquelles ils ont colonisé des continents entiers, les pays occidentaux n’ont de cesse de les violer. Depuis le bombardement de Hiroshima et Nagasaki, le film, son scénario et ses acteurs n’ont pas changé. Les pays occidentaux fixent des règles qu’ils ne respectent pas eux-mêmes. La seule règle qu’ils respectent, c’est celle de ne plus se battre directement entre eux. En revanche, quand un pays plus faible ne respecte pas les règles (universelles) qu’ils ont fixées, c’est en meute qu’ils l’attaquent.

Les USA, la France et la Grande-Bretagne ne peuvent absolument pas prouver qu’il était plus urgent de faire la guerre à la Syrie plutôt que de protéger les Rohingyas en Birmanie ou encore de mettre un terme à la guerre civile au Soudan du Sud.

Guerre préventive contre diplomatie préventive

Les Etats-Unis d’Amérique ont définitivement remplacé la notion de diplomatie préventive par celle de guerre préventive. Et, comme un seul homme, les diplomaties française et britannique ont adopté la diplomatie des moutons de Panurge pour les accompagner dans cette posture belliciste. Dans le cadre de l’OTAN comme en dehors, elles sont au service de la volonté de puissance des Etats-Unis d’Amérique. Ces diplomaties ne peuvent absolument pas prouver qu’il était plus urgent de faire la guerre à la Syrie de Bachar al-Assad plutôt que de protéger les Rohingyas en Birmanie ou encore de mettre un terme à la guerre civile au Soudan du Sud. Les populations en ont assez des guerres sans fin. Qu’elles soient justifiées ou pas. Le tout militaire a échoué. Il serait temps de l’abandonner, ou du moins de tenter une autre option. Les élections ont pour but principal de désigner des personnes suffisamment inspirées pour n’utiliser la force qu’en dernier recours dans les conflits, quand il s’agit de résoudre une crise nationale ou internationale. Les dirigeants actuels de la France, des Etats-Unis d’Amérique et de la Grande-Bretagne sont dans l’ivresse du pouvoir. Même s’ils ont pris la précaution de mettre la Russie dans les cordes avec l’affaire Skripal avant de lancer leurs frappes contre la Syrie, ils pourraient devenir les prochains Harvey Weinstein, face à un mouvement #metoo de protestation contre les petits arrangements pour faire la guerre sans mandat ni du peuple et de ses représentants, ni mandat du Conseil de sécurité des Nations Unies.

Louis KeumayouTwitter : @keumayou