Kenya: l'opposition manifeste, le pays s'enfonce dans l'incertitude

Des sympathisants de l'opposition bloquent les rues et brûlent des pneus à Kisumu au Kenya, le 11 octobre 2017. | AFP | YASUYOSHI CHIBA

Des milliers de partisans de l'opposition manifestaient mercredi au Kenya alors que le pays s'enfonçait dans l'incertitude politique au lendemain du retrait du chef de file de l'opposition Raila Odinga de l'élection présidentielle du 26 octobre.

La controversée Commission électorale (IEBC) a promis d'annoncer d'ici peu "la marche à suivre" après ce nouveau coup de théâtre aux implications incertaines dans la saga électorale kényane.

Mais son interprétation des lois et de la jurisprudence risque fort de faire l'objet de critiques acerbes de l'opposition ou du parti au pouvoir, dans un contexte politique de plus en plus polarisé.

M. Odinga estime que son retrait implique l'annulation du scrutin du 26 octobre, organisé en raison de l'invalidation en justice de la réélection du président Uhuru Kenyatta le 8 août, et l'organisation d'un tout nouveau processus électoral. Le chef de l'Etat soutient lui que l'élection doit avoir lieu, avec ou sans son rival.

Afin de donner du poids à ses revendications, l'opposition a appelé à de nouvelles manifestations mercredi, après de précédents rassemblements pour la plupart dispersés sans ménagement par la police.

Dans le centre de Nairobi, la police a momentanément dispersé les manifestants à l'aide de gaz lacrymogène lorsque ces derniers ont commencé à lancer des pierres sur des voitures. Le cortège a pu ensuite poursuivre sa progression.

A Kisumu et Homa Bay, des bastions de l'opposition situés dans l'ouest du pays, sur les rives du lac Victoria, les manifestants ont chanté "pas de réformes, pas d'élection" avant de jouer au chat et à la souris avec la police, qui les dispersait au gaz lacrymogène.

- Loi électorale -

Saisie par l'opposition, la Cour suprême du Kenya a invalidé le 1er septembre la réélection de M. Kenyatta avec 54,27% des voix, contre 44,74% à M. Odinga, évoquant des irrégularités dans la transmission des résultats et accablant l'IEBC pour sa gestion du scrutin.

Cette décision, une première en Afrique, avait été saluée pour son courage à travers le monde, mais nombre d'observateurs l'avaient qualifiée d'"opportunité à ne pas gâcher" en vue de renforcer de la démocratie kényane.

Plus d'un mois plus tard, les deux camps ont échangé d'innombrables invectives, l'opposition a multiplié les ultimatums et le parti au pouvoir a engagé une procédure accélérée - critiquée par les observateurs internationaux et l'opposition - pour modifier la loi électorale.

Mercredi matin, les députés de la majorité présidentielle ont approuvé le texte qui a été transmis au Sénat, également dominé par le parti de M. Kenyatta.

La loi modifiée prévoit notamment que si un candidat se retire d'une présidentielle organisée suite à l'invalidation du précédent scrutin, l'autre candidat est automatiquement déclaré vainqueur. L'application de cette provision au cas présent est toutefois incertaine.

Le texte indique aussi que les résultats transmis manuellement prévalent sur ceux transmis électroniquement en cas d'écart entre les deux.

L'introduction d'une composante électronique avait été décidée après le fiasco des élections de fin 2007 qui avaient débouché sur les pires violences politico-ethniques (1.100 morts) dans le pays depuis son indépendance en 1963.

- Terrain inconnu -

M. Odinga avait lui conditionné sa participation au nouveau scrutin à une réforme en profondeur de l'IEBC et le choix de nouveaux fournisseurs pour le matériel électoral et la composante électronique du scrutin.

Raila Odinga a estimé lundi que "tout indique que l'élection prévue le 26 octobre sera pire que la précédente". S'appuyant sur un jugement de 2013 de la Cour suprême, M. Odinga exige la tenue à une date ultérieure d'un tout nouveau processus électoral, à commencer par la nomination des candidats.

Mais son retrait risque surtout d'aggraver une crise politique dont souffre déjà l'économie la plus dynamique d'Afrique de l'Est.

"Une chose est sûre, le pays entre en terrain inconnu", a assuré le quotidien Daily Nation dans son éditorial. "La grande question est de savoir ce qui va se passer ensuite pour le Kenya. Uhuru Kenyatta va-t-il être déclaré président (en l'absence d'adversaire, ndlr) et prêter serment? Et que cela va-t-il signifier pour sa légitimité étant donné que la Cour suprême a invalidé son élection?"

Au moins 37 personnes ont été tuées dans les violences qui ont suivi les élections du 8 août, principalement dans la répression de manifestations de l'opposition.

Preuve que le Kenya n'en a pas fini avec les rebondissements électoraux, la Haute Cour de Nairobi a jugé mercredi que les huit candidats à la présidentielle du mois d'août pouvaient se représenter le 26 octobre. Cette décision peut toutefois faire l'objet d'un appel.

L'IEBC avait limité l'élection du 26 octobre à un duel Kenyatta-Odinga qui, à deux semaines du scrutin, semble de moins en moins probable.