Entretien avec le Dr Pierre Mpélé sur les questions de financement des politiques de santé publique et sur l’issue de la lutte contre le Sida.

Dr Mpele

Dr Mpele vous venez de publier un ouvrage qui recentre la question du processus de lutte contre le sida en Afrique intitulé : « Itinéraire d’un Médecin Africain : Du commencement au début de la fin de l’épidémie du Sida en Afrique ». Que voulez-vous par cette approche rétrospective et prospective signifier aux lecteurs ? 

Je voudrais tout d’abord remercier Œil d’Afrique qui me donne l’opportunité de m’exprimer dans ses colonnes. Ce livre est une autobiographie de ma modeste contribution dans la lutte contre le Sida au Congo et en Afrique.

Au Congo, mon pays, j’ai ​pu décrire les premiers cas de Sida ​dès 1984, ​puis organisé la lutte contre cette épidémie à partir de 1985. Ensuite , à la tête de la Direction Nationale de la Lutte contre le Sida de 1987 à 1998,nous avons initié les stratégies de prise en charge ambulatoire des malades au plan national, puis plus tard , dans le reste de l'Afrique, en ma qualité de Directeur de l'Equipe de l'ONUSIDA pour l'Afrique de l'Ouest et du Centre de 2000 à 2004. 

Je suis avec quelques amis et ​confrères, co-fondateur de la Société Africaine contre le Sida et de la Conférence Internationale sur le Sida et les Maladies sexuellement transmissibles en Afrique. Du Nigéria à l’Ethiopie, en responsabilité pour l’ONUSIDA et ensuite  pour l’OMS, j’ai toujours été au centre de la bataille contre le terrible fléau du  VIH/Sida, en tant que médecin mais aussi en activiste, pour la protection des droits des Personnes vivant avec le VIH/Sida et la lutte contre la stigmatisation ,«  une épidémie dans l’épidémie ».

C’est donc une expérience de plus de trente-cinq ans d’une vie consacrée à lutter contre le VIH/Sida que j’ai décidé de partager avec les acteurs d’aujourd’hui et de demain afin que les combats futurs se nourrissent de ceux du passé, pour construire au mieux les réponses adaptées aux futures grandes épidémies en Afrique. Cette épidémie du VIH/Sida a révélé l’Homme et la Société dans leur vulnérabilité et complexité. Cette autobiographie est avant tout destinée aux Africains qui payent encore le plus lourd tribut à l’épidémie du VIH, et à tous ceux qui hors d’Afrique, se sont engagés sur ce continent déjà meurtri par tant de maux.

Pour moi, c’est un devoir, de partager les questions qui se sont posées, les réactions diverses engendrées par la pandémie, l’histoire de la maladie et de l’épidémie en Afrique, les actions mises en œuvre, les craintes et les incertitudes au cours de notre bataille contre le Sida sur ce continent.

En votre qualité d’ancien fonctionnaire international de l’OMS, quel regard pouvez –vous faire sur les politiques de santé publique en Afrique en général et dans votre pays le Congo en particulier ?

J’ai été responsable de l’ONUSIDA pour les 25 pays de l’Afrique de l’Ouest et du Centre, représentant résident de l’Organisation Mondiale de la Santé en Guinée Équatoriale, au Togo, en Ethiopie et au Bénin. J’ai parcouru l’Afrique dans ma quête de donner les réponses les mieux adaptées à la lutte contre le Sida et pour la santé en Afrique. J’ai donc une certaine connaissance des politiques de santé publique mises en œuvre sur ce continent. J’ai toujours analysé les succès et les échecs et aussi compris l’impact de la crise de leadership sur la santé en Afrique.

Nous sommes à dix ans d’atteindre les 17 Objectifs du Développement Durable et notamment l’Objectif N°3 lié à l’accès à la santé et en finir entre autres avec le Sida, la Tuberculose et le Paludisme, à l’horizon 2030. C’est un grand défi pour les pays africains dont la plupart n’ont pas atteint les Objectifs du Millénaire pour le Développement de 2000 à 2015. Les résultats obtenus ont montré des progrès mitigés d'un pays africain à l'autre, mais aussi à l’intérieur de chaque pays. En Afrique sub-saharienne, quelques pays comme le Rwanda, le Cap Vert, le Botswana et l’Ethiopie ont renforcé leurs systèmes de santé ce qui a engendré des progrès considérables pour donner un accès aux services de santé au plus grand nombre, c’est le fruit d’une vision claire, de politiques volontaristes et d’un leadership affirmé pour la santé comme base de développement.

Le reste des pays africains n’a pas accordé que peu de priorité à la santé de ses populations et n’a pas été en mesure de concevoir, de planifier, de financer, de fixer des objectifs clairs et d’exécuter des programmes cohérents pour la santé des populations.

Au Congo, mon pays, malgré des moyens financiers très importants mis en place pour la santé au cours de la dernière décennie, les résultats ne sont pas à la hauteur des espérances parce que les principaux acteurs ont manqué de vision stratégique et attendaient le plus souvent que toute initiative vienne du président de la République. Au Congo, il faut repenser notre politique de santé qui aujourd’hui se concentre sur la pointe de la pyramide d’un système de santé fragile, et non sur sa base afin que le plus grand nombre de Congolais ait accès à des soins de santé primaires, promotionnels et à des programmes de prévention et d’éducation pour la santé. La maladie doit devenir l’exception. Je crois humblement que tout peut être remis en marche avec des femmes et des hommes compétents, expérimentés, capables de penser et d’agir avant tout pour l’accès  des plus faible à une santé de qualité dans une perspective de couverture sanitaire vraiment universelle.

Comment les pouvoirs publics devraient-ils orienter les financements dans le secteur sanitaire afin de faire face aux questions de santé publique ?

Il faudrait rationaliser les moyens financiers, humains et matériels. Comprendre que les équipements modernes seuls, l’accès des grands hôpitaux " éléphants blancs", construits à coup de millions de dollars ne font pas la santé. Des moyens financiers doivent être accordés à la formation d’une élite médicale qui à tous les niveaux soit capable d’offrir des soins de santé de qualité.

Chaque pays doit donc mettre en place une stratégie nationale pour le financement de la santé parce que nous savons depuis plus d’une décennie que les pays caractérisés par des niveaux de dépenses de santé identiques obtiennent des résultats sanitaires, nettement différents du fait de la qualité des choix dans les investissements et les décisions politiques prises. 

Le financement de la santé est une question fondamentale pour les pays africains. Une question qui doit être bien pensée. Les populations continuent de se ruiner à se soigner et donc de s’appauvrir davantage. L'investissement dans la santé de façon judicieuse, associée à la lutte contre la corruption, « une priorité », peut aider les pays africains à se rapprocher d’une couverture universelle sans pour autant augmenter les dépenses. Ainsi, la lutte contre la corruption prend tout son sens. Les financements destinés à la santé doivent impérativement être bien gérés parce que la santé est ce que nous avons de plus cher.

Le rapport de l’OMS sur la santé dans le monde en 2010 et consacré au financement des systèmes de santé reste d’actualité. Il peut guider les pas des pays qui veulent s’engager pour la Couverture Sanitaire Universelle, un objectif ambitieux mais réalisable.

Vous êtes aujourd’hui coordonnateur Afrique de Mercy Ships une organisation humanitaire.  Pouvez-vous brièvement nous parler des activités de cet organisme sur le continent notamment son approche d’appui sanitaire ?

Mercy Ships est une organisation non-gouvernementale internationale et humanitaire exceptionnelle qui apporte grâce à son navire hôpital « Africa Mercy » le plus grand bateau hôpital civil du monde, soins et espoir aux populations africaines les plus pauvres en leur donnant un accès gratuit aux chirurgies les plus complexes et onéreuses. A Conakry en Guinée aujourd’hui, demain à Dakar au Sénégal, puis à Monrovia au Liberia, Freetown en Sierra Leone et  à Antananarivo à Madagascar,  le bateau de l’espoir referme très souvent des cicatrices pour une nouvelle naissance, une nouvelle vie. 

Je me suis engagé avec Mercy Ships parce que ce bateau hôpital qui vogue de port en port à travers l’Afrique est au service  de l’Humanité. Le Professeur Marc Gentilini «  mon maître »  Président honoraire de l’Académie de médecine de France, m’a dit «  pas de repos pour les assoiffés de justice, tant est stressant l’appel des « sans voix » et fragile la paix. La vraie paix, celle des cœurs sans laquelle l’accès à la santé devient inaccessible ». Mercy Ships accueille dans les prochains mois un deuxième bateau hôpital « Global Mercy » pour mieux servir les Africains. Je continue néanmoins mon plaidoyer pour des décisions politiques efficaces pour finir avec le Sida à l’horizon 2030 en Afrique.

Votre regard et votre approche sur la sortie de la crise économique au Congo ?

Il n’y a pas qu’une  crise économique au Congo, il y a une crise de confiance entre les uns et les autres,  une crise de fraternité, une crise de solidarité entre ceux qui ont et ceux  qui survivent chaque jour, une crise d’appartenir à une même « Nation », une crise spirituelle dans la foi en l’Homme, en la République et en Dieu. Nous devons avant tout, ensemble, œuvrer à combler le fossé qui s’agrandit chaque jour entre nous, par le respect de la dignité de l’autre. Une crise économique est un moment de retournement d’un cycle économique, presque toujours temporel même si cela peut entraîner des conséquences dramatiques sur l’Homme et la Société. Regardons ensemble dans la même direction, mettons ensemble nos énergies et investissons tous ensemble à résoudre tant de maux qui minent notre société et nous trouverons les moyens de relever tous les défis y compris la crise économique afin de vivre ensemble dans un pays où il fait peut faire bon vivre pour chacun et pour tous.

Nous ne saurons terminer cette interview sans vous interroger sur le processus politique en cours dans votre pays en tant que cadre et ancien fonctionnaire international. De plus en plus, on parle de la tenue d’un dialogue pour réfléchir sur les maux qui minent le Congo depuis la fin de la conférence nationale. Quelle est votre lecture sur ce sujet du dialogue et quel approche préconiserez-vous si jamais vous êtes consulter à donner un avis citoyen comme en ce moment dans les colonnes d'Œil d’Afrique ?

Si vous demandez l’avis d’un simple citoyen et vous dites dialogue ? Je réponds avec beaucoup d’humilité : le dernier dialogue s’est tenu à Sibiti en 2015 et pour quels résultats cinq ans après ? Depuis la conférence nationale souveraine en 1991, ce sont quasiment les mêmes qui sont toujours autour de la table, ce sont quasiment les mêmes qui gouvernent à tous les niveaux, ce sont quasiment les mêmes qui sont dans les institutions de la République… 

Nous pouvons cette fois-ci innover et pour une fois, écouter les populations, « les sans voix » qui ont sûrement quelque chose à dire, clamer leurs doléances et  proposer des solutions. Écoutions-les parce qu’elles représentent la majorité. Nous pouvons nous inspirer du récent « grand débat français » en l’adaptant à notre contexte sociologique, culturel et politique. Nous pouvons le faire à condition de parler vérité, de marcher ensemble avec amour et pardon.

Entretien réalisé par Roger Musandji & Rodrigue Fénelon Massala