Coronavirus : Pourquoi les vertus de l'artemisia intéressent les Africains ?

Culture de l’artemisia à la maternité de la Miséricorde, à Thiès, dans l’ouest du Sénégal, en avril 2018. SEYLLOU / AFP

La médecine traditionnelle chinoise a récemment fait appel à l'Artemisia annua, cette variété asiatique de l’armoise, pour soigner la maladie à coronavirus. A Madagascar, c'est une tisane à base de cette plante médicinale qui est mise en avant par le président Andry Rajoelina lui-même, comme étant une solution pour soigner le Covid-19.

Beaucoup de pays africains se l'arrachent, alors que l'Organisation mondiale de la santé (OMS) et certains avocats de cette plante connue pour traiter le paludisme, appellent à faire des essais pour trancher définitivement la question de son efficacité éventuelle sur le Covid-19. 

Artemisia annua : des confins de la Chine aux terres est-africaines 

Il existe près de 400 espèces d’Artemisia dans le monde, mais il y en a une qui interpelle dans les régions où sévit encore le paludisme, notamment le continent africain : l’Artemisia annua (Artemisia annua L, son nom latin scientifique, armoise annuelle en français). L’espèce, précise-t-on sur le site de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), "tire son nom du fait qu’il s’agit du seul membre du genre à présenter un cycle annuel". L'armoise annuelle est une plante aromatique verte, glabre ou à feuilles éparses, dont la taille est comprise entre 30 cm et 1 m, quand elle pousse naturellement. Cultivée, elle peut atteindre 2 m de hauteur.

La plante est originaire de Chine, où elle est inscrite dans la pharmacopée depuis 2 000 ans pour ses propriétés curatives contre la fièvre et le paludisme. Elle est désignée sous plusieurs noms, le plus commun étant Qing Hao. Depuis ses terres d'origine, elle a peu à peu conquis le reste du monde. La Chine demeure néanmoins le principal producteur d’Artemisia annua. Cette dernière prospère dans des conditions particulières. Sa culture à grande échelle en Afrique, encouragée au début des années 2000 par l'OMS du fait de sa contribution à la fabrication des anti-paludéens à base d'artémisinine, a démarré dans l'est du continent, notamment en Tanzanie.

Le Kenya ou encore Madagascar comptent parmi les principaux producteurs de la plante médicinale en Afrique, où elle s'étend sous l'impulsion d'acteurs privés ou d'ONG, comme La Maison de l’Artemisia. L'ONG française promeut également la culture de l'artemisia afra, l'armoise africaine, décrite comme "un buisson ligneux pérenne pouvant atteindre 2 m de haut". Si elle ne contient pas d'artémisinine, des études ont néanmoins démontré que l'espèce endémique du continent guérissait également le paludisme. 

Une plante efficace contre le paludisme

C'est à la faveur de la guerre du Vietnam (1954-1975), le deuxième pays producteur d'Artemisia annua aujourd'hui, que les vertus anti-paludéennes de la plante ont été découvertes par le monde. Le paludisme est l'autre belligérant du conflit qui opposa le Sud, pro-américain, au Nord communiste. A l'époque, les autorités nord-vietnamiennes font appel à l'allié chinois pour combattre la maladie qui décime leurs soldats. Pékin propose l'Artemisia annua.

Toujours dans l'optique d'aider ses alliés, la Chine lance le projet 523 en 1967. Objectif : "Trouver de nouveaux médicaments contre le paludisme", explique-t-on dans une note de l'OMS. "Le projet impliquait 60 organismes de recherche et plus de 500 scientifiques". La pharmacologue chinoise Tu Youyou, attachée à l'Académie chinoise de médecine traditionnelle, est l'une d'entre eux. On lui doit, entre autres, d'avoir réussi à identifier et à extraire l'artémisinine et ses dérivés qui constituent aujourd'hui la base des traitements anti-paludéens. En 2015, aux côtés des chercheurs William C. Campbell et Satoshi Omura, Tu Youyou recevra le prix Nobel de médecine pour ses travaux qui ont renouvelé le traitement du paludisme. Les associations médicamenteuses comportant de l’artémisinine (ACT) sont promues par l'OMS depuis 2001 "dans tous les pays où le paludisme à plasmodium falciparum – la forme la plus (sévère) de la maladie – est endémique", peut-on lire sur le site de l'agence onusienne. C'est le cas du continent africain. En 2018, 94% des 405 000 décès liés au paludisme concernaient la région Afrique de l'OMS. Les enfants étant les premières victimes. 

Plusieurs études montrent également l'efficacité de l'Artemisia annua et "presque autant" de l'Artemisia afra sous forme de tisane pour combattre le paludisme. Mais aucune d'elles n'a obtenu l'aval de l'OMS qui s'oppose à l'utilisation de ces plantes dans des formes non-pharmaceutiques. "L’OMS ne justifie pas la promotion des matières végétales d’Artemisia ou leur utilisation sous une quelconque forme pour la prévention ou le traitement du paludisme", indique l'agence onusienne dans un document où elle détaille sa position.

"Elle n’y est pas favorable pour deux raisons principales", résume Lucile Cornet-Vernet, vice-présidente et fondatrice de La Maison de l'Artemisia. "La première est liée à la crainte d'une résistance à l’artémisinine qu’induirait une prise massive (de ces plantes) par les populations de façon non-médicalement réglementée (…) C’est un principe de précaution de l’OMS. Elle attend des études qui puissent la rassurer sur le fait que l’artémisinine présente dans la plante (un taux qui peut varier selon la qualité de l'Artemisia annua, NDLR) ne provoque pas de résistance comme celle qu’il y a eue avec la chloroquine." 

Seconde raison : "la non-standardisation d’une infusion (les feuilles et les tiges de la plante sont plongées dans de l’eau bouillante) ou d'une décoction (on fait bouillir feuilles et tiges pendant un certain temps)". "Ce raisonnement est valable pour tous les médicaments à base de plante, poursuit Lucile Cornet-Vernet. Une plante n’est pas standardisée. Il n’y a que le médicament qui peut l’être. Je rappelle qu’un être humain n’est pas standardisé non plus. (…) L’OMS est dans son rôle quand elle recommande de faire des études. Seulement, il y a un point fondamental à souligner : qui va payer des études pour une plante que tout le monde peut faire pousser chez soi ? Il n’y a pas d’argent pour ce genre de choses." Y compris auprès des Etats. "Ils ne prennent pas le relais, en particulier ceux du Sud, puisqu’ils n’ont pas forcément les moyens de faire des études qui valent des millions d’euros. Peut-être qu’avec le Covid-19, certains Etats mettront un peu d’argent sur la table pour que des études robustes puissent se faire. C’est tout notre espoir." Selon la fondatrice de La Maison de l'Artemisia, il faudrait "au moins deux millions d'euros" pour réaliser ces recherches qui pourraient éventuellement valider l'utilisation de ces plantes plus disponibles et moins coûteuses que les ACT.

Une piste de traitement contre le Covid-19

La problématique de l'utilisation de la forme végétale de l'Artémisia annua est relancée par le remède vanté par les autorités malgaches contre le Covid-19. Il suscite beaucoup d'intérêt sur le continent africain où plusieurs pays l'ont déjà commandé. Mais le Covid-Organics (c'est le nom du remède malgache, NDLR) est source de controverse parce que des preuves scientifiques de son efficacité sont toujours attendues. Matshidiso Moeti, la directrice régionale de l'OMS pour l'Afrique, "a mis en garde les pays contre l'adoption de produits n'ayant pas fait l'objet d'essais cliniques rigoureux afin de garantir leur sécurité et leur efficacité contre le Covid-19". Le bureau régional de l'OMS a encore récemment indiqué qu'il était en contact avec les autorités malgaches.

L'Union africaine est sur la même ligne. Dans un communiqué publié début mai, l'organisation indique s'être rapprochée de Madagascar "en vue d'obtenir des données techniques" qui seront examinées par le Centre africain de contrôle et de prévention des maladies (CDC Afrique). De même, selon RFI, des scientifiques sénégalais ont soumis un protocole dans leur pays pour tester le Covid-Organics. Il doit être validé par le ministère de la Santé.

Si le remède malgache fait polémique, la piste de l'Artemisia annua reste pourtant sérieuse, car elle constitue l'un des traitements utilisés par la médecine traditionnelle chinoise contre les coronavirus. Ce qui a suscité l'intérêt de la communauté scientifique tient d'abord à "la posologie des mélanges de plantes utilisées par la médecine traditionnelle chinoise contre le Sars-Cov-1 pendant l’épidémie de SARS", affirme Lucile Cornet-Vernet de La Maison de l'Artemisia. Ensuite,"la Chine a publié une sorte de manuel de ce qu’elle a utilisé comme traitement contre le Covid-19 dont la médecine traditionnelle chinoise. L’Artemisia annua a une place très particulière dans cette posologie. Elle a été surtout utilisée dans des cas modérés et il était demandé qu’elle soit prise séparément des autres plantes contre les maladies virales." Depuis fin mars 2020, La Maison de l'Artemisia plaide pour des essais cliniques sur l'Artemisia sur cette base. Le leitmotiv de l'ONG française vaut aujourd’hui aussi bien pour le paludisme que le Covid-19 et se résume en trois mots : "Faisons des études !"

C'est désormais une réalité en Allemagne, où l'Institut Max Planck a démarré mi-mai les essais annoncés un mois plus tôt concernant les effets de l'Artemisia sur la maladie à coronavirus. L'étude, à laquelle des chercheurs allemands et danois participent, se fait en collaboration avec la firme américaine Artemilife.

Sur le continent africain, une étude similaire est envisagée en République démocratique du Congo (RDC) sous la houlette du chercheur congolais Jérôme Munyangi. Le médecin est récemment retourné dans son pays. Il l'avait quitté pour se réfugier en France après avoir reçu des menaces de mort suite à ses travaux sur la tisane d'Artemisia dans le cadre du traitement du paludisme. Il était notamment intervenu dans le documentaire Malaria business : les laboratoires contre la médecine naturelle ? diffusé sur France 24. Soutenu par la Maison de l'Artemisia, le médecin devrait s'associer à d'autres chercheurs africains pour mener des recherches dans plusieurs pays.

Avec France Info