Comment nourrir 10 milliards d'habitants en 2050 ?

Population mondiale

En 2050, la planète devrait approcher les 10 milliards d’habitants. Aujourd’hui, seules 5 milliards de personnes peuvent manger à leur faim. Nourrir deux fois plus d’habitants dans trente ans, est-ce possible ? C’est l’objet du dernier numéro d’Objectif Monde.

Une personne sur trois n’aurait pas accès à une "alimentation saine, durable et équilibrée" en 2050, d’après l’Organisation Mondiale de l’Alimentation et de l'Agriculture, la FAO. En 2080, près d’un milliard et demi de personnes souffriraient de dénutrition, soit 600 millions de plus qu’actuellement, selon le PNUE, le Programme des Nations unies pour le développement. Tout ceci, "si rien ne change", observe Maureen Jorand, responsable du plaidoyer souveraineté alimentaire à l’association française CCFD-Terre Solidaire.

"Si la planète était une entreprise, elle serait en faillite", dénonce pour sa part l’ONG WWF. Pour assouvir les besoins de la Terre aujourd’hui, il nous faudrait plus d’une planète et demi (1,7) selon WWF.

"Nourrir tout le monde en 2050, c’est possible", assure Bruno Parmentier, auteur de "Nourrir l’humanité". "Encore faut-il que les dirigeants le veuillent bien !" "Les solutions existent", mais elles nécessitent "des choix politiques ambitieux", estime Maureen Jorand. Les défis sont nombreux. Sous-nutrition, malnutrition, obésité liée à une suralimentation. "De plus en plus de personnes risquent d’être mal nourries", assure Maureen Jorand.

L’agro-écologie, l’une des clés pour réformer le système alimentaire mondial ? "Oui", pour Maureen Jorand, face à la résistance aux pesticides, à l’appauvrissement des terres fertiles, et aux menaces sur la biodiversité de l’agriculture intensive.

Comment un hectare de terre cultivée va-t-il pouvoir nourrir 6 personnes, au lieu de 4 actuellement, au vu du bond de 70% de la demande alimentaire prévu en 2050 ? À l'agro-écologie s'ajoutent d'autres mesures, pour alimenter les 2 milliards et demi d’individus en plus que comptera la planète en 2050.

Cultiver davantage de terres, le cas de l’Afrique

La population africaine devrait doubler d’ici à 2050, et "les besoins alimentaires du continent devraient tripler", indique Bruno Parmentier, car "les classes moyennes consomment davantage de viande". Un kilo de poulet requiert deux kilos de céréales. Un kilo de bœuf, sept kilos de céréales.

L’Afrique compte 60% des terres arables non cultivées dans le monde. La plupart se trouve en République Démocratique du Congo (RDC). Deuxième pays au monde à détenir la plus grande superficie de terres arables, la RDC n'en cultive que le dixième, laissant 72 millions d’hectares en jachère. "Des réserves de productivité énormes", pour Bruno Parmentier.

Toutes ces terres arables non cultivées sont la résultante des conflits régionaux dans le pays, eux-mêmes générés par les convoitises dont font l’objet les mines de cuivre, diamant, ou de coltan. "Avec des méthodes agro-écologiques, la production agricole en Afrique pourrait tripler", assure l'auteur de "Nourrir l'humanité" Bruno Parmentier. Et "en 2030, la RDC pourrait nourrir 3 milliards de personnes", indique une étude du PNUD, le Programme des Nations unies pour le développement.

Stocker des céréales, notamment en Afrique ?

Plusieurs associations plaident pour un stockage de nourriture de plus grande ampleur. Bruno Parmentier préconise un "stockage massif en Afrique sous l’égide de l’ONU". Une manière de pallier les pénuries dues au cercle vicieux du dérèglement climatique, qui entraîne mauvaises récoltes et envolées des cours.

La volatilité des prix agricoles est l’une des causes des "émeutes de la faim" de 2007 et 2008 dans plusieurs pays africains comme le Cameroun, la Côte d'Ivoire, l'Égypte, ou le Nigeria. L'Afrique de l’Ouest reste une région "dépendante du cours des marchés agricoles", déplore Maureen Jorand du CCFD– Terre Solidaire.

Afin de freiner la spéculation sur les matières premières, blé et maïs en tête, le G20 a créé en 2011 un système de partage d’informations entre pays membres de l'Organisation mondiale pour l'alimentation et l'agriculture (FAO). Il s’agit de l’AMIS, le Système d’information des marchés agricoles. Maureen Jorand, du CCFD-Terre Solidaire regrette toutefois "l’absence de participation des entreprises à ce mécanisme" (seuls les États l’intègrent), ainsi que "l’absence de dispositif pour prévenir une pénurie".

Vers l’autosuffisance alimentaire, l’exemple de la Côte d’Ivoire

La Côte d'Ivoire compte 3000 éleveurs de poulets, un chiffre "multiplié par quatre" en 19 ans, apprend-on dans "Poulet ivoirien : la filière se remplume", diffusé dans le dernier numéro d’Objectif Monde.

Le pays a pris des mesures protectionnistes en 2005, pour favoriser la production nationale, et échapper aux fluctuations des prix sur les marchés internationaux. Étals de marché garnis de poulets locaux, élevages de volailles à Azaguié à 40 kilomètres au sud d’Abidjan, la filière avicole en Côte d’Ivoire est en plein essor.

Avant 2005, les Ivoiriens économisaient 60 centimes d’euros en achetant un poulet importé. 9 poulets sur 10 vendus dans le pays venaient de l’étranger. La taxe douanière instaurée en 2005 a inversé la tendance. Comptez actuellement 90 centimes d'euros de moins pour une volaille locale. "50 000 emplois ont été créés", souligne le journaliste Marc de Chalvron dans le reportage. Toute la production ivoirienne est destinée à la consommation locale.

Après le poulet, la Côte d’Ivoire rêve désormais de souveraineté alimentaire en riz, d’ici à 2020. Le pays importe actuellement massivement cette céréale, la plus consommée du pays. Jusqu'à présent, la Côte d'Ivoire avait préféré à cette culture celle du cacao, devenant le premier producteur et exportateur mondial de cacao, selon la FAO.

Limiter les agrocarburants

"Utiliser des agrocarburants à base de grains comme le colza, c’est de la folie !", assène l’auteur de "Nourrir l’humanité", Bruno Parmentier. "La graine, c’est sacré", poursuit l'auteur, alors que la FAO chiffre à 800 millions le nombre de personnes souffrant de la faim actuellement.

Plusieurs experts considèrent qu’il faudrait continuer à développer les agrocarburants de deuxième génération (à partir des tiges de céréales par exemple), voire de troisième génération, à base d’algues marines.

Solutions alternatives aujourd’hui…

Élever de poissons herbivores

La pisciculture, remède à l’épuisement des océans ? Des espèces herbivores, comme la carpe ou le tilapia, sont plébiscitées pour ce type d'élevages, face au saumon par exemple, carnivore, qui participe à l’effondrement des stocks de poissons sauvages.

Manger des insectes

"Des élevages de sauterelles en Bretagne", elles-mêmes plat de résistance pour un élevage de poulets voisin ? "Des vers de farine dans les barres chocolatées protéinées ?" Des options avancées par Bruno Parmentier.

Le ver de farine a besoin de sept fois moins de céréales que le boeuf. 10 kilos de céréales sont nécessaires pour produire 7 kilos de vers de farine, contre 1 kilo de boeuf… demain : des steaks in vitro dans nos assiettes ?

Face à l’explosion démographique, des laboratoires mettent au point de la viande de synthèse. Ce produit carné est le résultat de cellules souches ponctionnées dans les muscles d’animaux vivants, et cultivées in vitro en laboratoire.

Le 16 novembre 2018, le ministère de l’Agriculture des États-Unis et la FDA (l’agence des produits alimentaires et pharmaceutiques) ont officialisé l’élaboration d’un cadre pour commercialiser ces steaks de synthèse. Une première dans le monde. Reste à définir cette nourriture d’un nouveau genre : viande ou tissus de culture ? L’appellation n’est pas encore définie.