Manifeste pour un ministère de la prospective et de l’évaluation de l'action publique au Congo - Brazzaville

Marien Fauney Ngombé fondateur des Ateliers Citoyens du Congo (ACC)

S’il est une chose certaine à propos de la crise liée au Covid -19 que nous vivons, c’est qu’elle dépasse par son étendue dans l’espace et sa rapidité de propagation les pires scenarii imaginables. La pandémie a surpris les sociétés les plus averties en terme d’études sur la prévention des catastrophes auxquelles s’expose l’humanité. Les gouvernements n’ayant pas pu anticiper cette crise multiforme n’ont pu que réagir sur l’instant. La gestion de crise a été peu évidente pour les pays du Nord comme pour ceux du Sud. Le Congo-Brazzaville n’a pas fait figure d’exception. Cette situation inédite doit avoir pour conséquence de placer au cœur des problématiques nationales la question de la Prospective. En effet, le recours à la Prospective comme outil d’aide à la décision des gouvernements ne peut plus être optionnel.

Crée à la fin des années 50 par Gaston Berger, il est d’abord un outil de management qui aide les entrepreneurs à envisager l’avenir de leur société. C’est dans les années 90 après la chute du mur de Berlin, dans un monde désormais multipolaire et face aux incertitudes géopolitiques et économiques que la Prospective prend un essor important auprès de l’action des gouvernements. Le point d’orgue de son utilisation est l’année 1996 au cours de laquelle les prospectivistes de 50 pays se sont réunis pour le Millenium Project. Le but étant d’organiser une réflexion sur le futur. Pas de manière ponctuelle. Il s’agit d’une réflexion continue sur les défis potentiels de l’avenir du monde en se fixant des objectifs. Aujourd’hui, à titre d’illustration, plusieurs gouvernements en France ont été doté d’un bureau de la Prospective. La commission européenne dispose également d’une cellule prospective qui enrichit la réflexion sur le projet européen. Le Congo pourrait s’inspirer de ces expériences et prendre la mesure de cet instrument de pilotage de l’action publique.

Actuellement, le PND (Plan national de développement) fixe le cap et organise les actions à mener pour conduire le Congo vers le développement.  Mais cette marche vers le développement ne peut se faire sans une démarche éprouvée et enrichie en expertises. 

Le PND s’est fixé trois axes prioritaires : améliorer la gouvernance, renforcer la qualité du système éducatif et la formation professionnelle et enfin réussir à diversifier l’économie nationale..  Toutefois, en complément de cette démarche, le Congo devrait s’appuyer sur un organe institutionnel en charge de la prospective. Un ministère de la prospective pourrait être le moyen de travailler à réussir notre pari sur l’avenir. Mais il faudrait s’attacher les services de personnes indépendantes et non exclusivement des fonctionnaires de l’état. L’indépendance serait un gage de confiance vis à vis des citoyens et un enrichissement en terme d’expertise. Le recours à des Think Tanks et autres experts (statisticiens, économistes, sociologues…) pour nourrir la prospective serait une voie à explorer. La question d’experts nationaux en Prospective peut être réglée en formant des professionnels des corps de métier qui travaillent aujourd’hui dans la planification. Il est important de préciser que la Prospective n’est pas de la prévision. La prévision est sectorielle et à court et moyen terme alors que la Prospective est globale, systémique et vise le moyen et le long terme. La prospective est interdisciplinaire et peut se définir comme l’investigation méthodique des futurs possibles. La prospective n’est pas de penser en termes de continuité, en fonction des tendances mais de se préparer à des ruptures fortes par rapport à l’existant. C’est pour cette raison qu’elle est indispensable au Plan National de Développement actuel (2018-2022) mais aussi pour réfléchir sur les défis qui attendent le Congo au-delà de 2022. C'est grâce à elle que nous pourrons mener une réflexion sur les défis tels que la sécurité alimentaire. Dans un pays dans lequel 50,7 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté, la prise en compte des signaux faibles relatifs à la prédation des terres arables par exemple par les pays du Golf et d’Asie est nécessaire.

Pour se référer aux axes du PND, la réflexion sur la formation professionnelle sera également en prenant en compte l’évolution démographique de la population. Penser aux grands ensembles de demain. La compétitivité des diplômes face à l’intégration régionale.

Lorsqu’on sait qu’en 2020, 60% des 12-25 sont sans emploi( données 2019), il est important d’élaborer des scenarii plausibles pour désamorcer cette potentielle bombe sociale. La prospective permettrait de s’armer pour traverser les conjonctures en amoindrissant les effets néfastes sur la population. S’agissant du dernier des trois axes principaux du PND, la diversification de l’économie congolaise, le prix du baril de Brent baril étant actuellement d’environ 20 dollars, l’absence de prospective nous fait payer une chère addition onéreuse que nous ne pouvons nous permettre au vu de la situation économique globale du pays.

En effet, les pertes des recettes de l’Etat sont annoncées à 50%. Le baril de Brent avoisine actuellement les 20 dollars tandis que la loi des finances initiale prenait pour hypothèse un baril à 55 dollars . L’économie rentière du Congo (Le pétrole représente les 2/3 des recettes budgétaires) doit plus que jamais faire place à de nouvelles économies. Nous entendons déjà les chantres de l’agropastoral qu’il faudra accompagner par des réflexions sur la su-urbanisation des populations. Les jeunes sont de plus en plus en milieu urbain (70%) plutôt qu’en zone rurale pour renouer avec l’amour de l’agriculture. Le contexte a plus que jamais montré les opportunités qu’offre les NTIC, le Mobile Business et le e-commerce. « Le saut de grenouille » dont parlent les experts ou sujet du taux de pénétration du mobile a eu un tel effet sur l’économie, ainsi on constate que les TIC représentent 8,6 % du PIB de l’ensemble des pays d’Afrique subsaharienne.

Les faits évoqués sont à étudier au-delà de simples tendances. Il s’agit d’une approche pluridisciplinaire qui ne permettra pas de cerner l’ensemble des possibles, mais de dégager des grands axes sur lesquels asseoir l’action politique. Au département de la prospective, il faut nécessairement associer un département d’évaluation des actions publiques menées. L’idée serait de mettre en place un ministère qui interviendrait en amont et en aval. Aider à la prise de décision et évaluer l’efficacité de la mise en place des actions gouvernementales. Pour remplir cette mission, le recours à des experts de la société civile congolaise reste un gage de réussite. Comme l’écrivait Gaston Berger « Regarder un atome le change, regarder un homme le change, regarder l’avenir le bouleverse ».

L’avenir n’est pas craindre. Il est à envisager avec audace et inventivité.

Marien Fauney Ngombé fondateur des Ateliers Citoyens du Congo (ACC)