IRAN vs États-Unis : la colère des Mollahs

Au lendemain de la riposte de Téhéran à l’assassinat du général Qassem Soleimani, Donald Trump a livré un discours dans lequel il a joué l’apaisement, se félicitant du fait que les 22 missiles iraniens tirés sur deux bases américaines en Irak n’avaient fait aucune victime. Pour la plupart des analystes occidentaux, l’Iran voulait tout simplement « bluffer ». Mais en analysant l’intervention du Président américain, le ton employé et la posture qui était la sienne, on pouvait bien voir que la situation était beaucoup plus inquiétante que ne le laissait croire le locataire de la Maison Blanche.

Dans un entretien exclusif avec l’AFP sur la base aérienne de Aïn al-Assad, dans l'ouest de l'Irak, le lieutenant-colonel américain Tim Garland a révélé dans quel état étaient les militaires américains lorsque l’Iran a décidé de frapper la base américaine. Les révélations du haut gradé américain montrent que l’Iran ne bluffait pas du tout, qu’il était déterminé à infliger une leçon aux Yankees, en s'attaquant aux soldats américains basés en Irak. « Ma première réaction a été le choc, l’incrédulité », dit-il, racontant avoir été sceptique sur le fait que l'Iran puisse, et veuille, mener une attaque aussi téméraire.

Selon Tim Garland, rien ne pouvait laisser deviner la violence de frappe de l'attaque iranienne qui a commencé vers 1h du matin. « Il y avait quelque chose d’étrange avec l’air, la façon dont il bougeait, dont il s’est réchauffé. La porte s’est ployée dans un sens sous l’onde de choc, puis dans l’autre sens », relate-t-il. « Je n’avais pas eu aussi peur depuis un sacré moment. Cela fait longtemps », souffle le lieutenant-colonel, qui a servi à plusieurs reprises en Irak. Selon lui, le fait que les soldats américains aient survécu à l’attaque est un « miracle divin ».

Contrairement à ce qu’ont raconté les responsables américains, les bombardements iraniens ont causé d’énormes dégâts. L'un des dortoirs des soldats, qui s'étaient cachés dans des bunkers, a été entièrement pulvérisé et quelques jours après les bombardements, une odeur de métal fondu continuait de flotter dans l'air, selon l'AFP.

À l’analyse de tout ce qui précède, il appert que Donald Trump, qui semble avoir pris la décision de tuer le général Qassem Soleimani sur un coup de tête, sans consulter le Conseil national de sécurité de la Maison Blanche, a réalisé sa « bourde », et a tenté de rapidement calmer le jeu. La riposte des Iraniens a fait comprendre aux responsables américains que le pays des Mollah est bien déterminé à infliger d’énormes pertes à l’Amérique.

En ciblant les bases américaines en Irak avec des missiles balistiques, les Iraniens ont voulu faire comprendre aux Américains qu’ils sont non seulement sérieux et déterminés, mais ils sont aussi capables de les frapper n'importe où dans la région avec une précision chirurgicale. Ce « message » a eu un effet dissuasif non négligeable et semble expliquer la sortie de Donald Trump, qui a vite fait de calmer les esprits. « Les États-Unis sont prêts à embrasser la paix avec tous ceux qui la recherchent », a-t-il déclaré pendant son allocution, qui a duré près de 10 minutes, et au cours de laquelle il a eu du mal à articuler certains mots.

Comme je l’écrivais dans une réflexion il y a quelques mois, certains responsables américains ne semblent pas comprendre que les Iraniens, compte tenu de l’animosité américaine à leur endroit, se préparent à la guerre contre l’Oncle Sam depuis des décennies. Ils ne sont ni impressionnés par les gesticulations de Trump ni par la propagande des médias occidentaux vantant la « superpuissance » de l’armée américaine.

Un conflit armé d’envergure avec l’Iran va certainement porter un coup dur à l’influence américaine dans la région. L’Iran pourrait ainsi se servir de ses supplétifs un peu partout dans le coin pour « bousculer » et les Américains et leurs alliés des pétromonarchies du Golfe. Dans les QG des états-majors occidentaux, on en est conscient, et depuis l’assassinat du général Qassem Soleimani, personne n’a vraiment envie de trop énerver les Mollah ces derniers jours...

Sauf que ces derniers sont eux-mêmes dans l’eau chaude depuis l’écrasement de l’avion de ligne ukrainien touché par un missile iranien. Les étudiants manifestent dans les rues de Téhéran, scandant des slogans radicaux et plaçant les dirigeants sur la défensive. Cette situation permet de relâcher la pression dans le bras de fer avec Washington et semble jouer en faveur des Américains. Du moins à court terme…

En dépit de ce qui se passe dans les rues iraniennes, cette affaire du tir de missile visant l’avion de ligne ukrainien met en évidence un fait : la nervosité des autorités iraniennes déterminées à s’en prendre à tout avion ou navire étranger — pour ne pas dire américain — qui s’aventurerait dans les airs ou les eaux iraniennes.

La suite?

Il est certain qu’en tuant le général Qassem Soleimani, les Américains se sont tiré une balle dans le pied. L’Iran va tout faire pour que les États-Unis se retirent d’Irak. Pour cela, il va se servir de ses proxys locaux et régionaux pour atteindre son objectif. Mieux, il pourrait lui-même entreprendre ouvertement des actions de provocation pour attirer les États-Unis dans un guêpier, dans l’optique de faire de l’Irak l’Afghanistan des Américains. Pas plus tard que hier, plusieurs roquettes Katioucha ont été tirées sur des bases irakiennes abritant des soldats américains, blessant deux soldats irakiens...

Autre élément à prendre en compte : si les 22 missiles iraniens tirés sur les deux bases américaines d’Irak constituent une première réponse à l’assassinat du général Qassem Soleimani, il serait illusoire de penser, comme le font certains analystes occidentaux, que l'Iran va en rester là. La « vengeance » tant promise par le Guide suprême de la Révolution islamique, l’Ayatollah Ali Khamenei, n'a pas encore eu lieu.

Grands joueurs d’échec et patients comme le diable, les Iraniens vont prendre leur temps et frapper au moment qu’ils jugeront opportun. À cet effet, l’on se souviendra de l’affaire relative au vol 655 d’Iran Air abattu par erreur au-dessus du golfe Persique, en juillet 1988, par des missiles tirés par le croiseur américain USS Vincennes. La catastrophe avait fait 290 victimes civiles, dont 66 enfants. Le Guide suprême iranien avait à l’époque promis « une pluie de sang ». Cinq mois plus tard, un Boeing 747-121 de la Pan American World Airways (Pan Am) avec 259 personnes à bord s’écrasait dans la petite bourgade de Lockerbie, en Écosse. Les États-Unis accusèrent la Libye du colonel Kadhafi d’être responsable de l’attentat, alors qu’ils savaient pertinemment bien que « la pluie de sang » fût l’œuvre de l’Iran, qui sous-traita l’opération à Ahmed Djibril du FPLG palestinien. La Libye paya la note, l'affaire fut classée et on fit comme si de rien n'était. Le « linge sale » des États diront certains...

 

 

 

Patrick Mbeko