Ils ne veulent pas que nous ayons des symboles.

Patrice Emery Lumumba premier ministre du Congo indépendant (RDC)

Plusieurs réactions depuis la publication de mon papier sur le Guide Mouammar Kadhafi. Pourquoi ai-je rédigé cet article?

C’est également le but de la propagande posthume anti-Kadhafi que l’on observe depuis un temps. Les « faiseurs d’opinions », chantres des indignations sélectives, prostituées de l’intellect, outils obéissants des puissants et des riches qui tirent les ficelles dans les coulisses, ont un devoir envers l’Histoire : celui d’empêcher les peuples soumis aux diktats de leurs maîtres impérialistes d’avoir des symboles. C’est le propre du service vente et après-vente des impérialistes. Ils éliminent les leaders africains qui leur tiennent tête, et les « faiseurs d’opinions » parachèvent le travail en poursuivant ceux-ci jusque dans leurs tombes─ pour ceux qui ont la chance d’avoir une sépulture ─, une diabolisation systématique du mort qui s’apparente à un tir de barrage, histoire de ne laisser aucune trace, aucune image positive dans l’imaginaire collectif. En deux temps trois mouvements, ces apôtres de Goebbels atteignent vos cerveaux et réduisent  votre jugement rationnel pour imposer le jugement préjugé. « Aucune preuve ne leur est nécessaire pour rendre efficace leur calomnie fait observer Serge Charbonneau. Seul le discours diffamatoire suffit. Leur “verdict”, leur condamnation, n’a besoin d’aucune démonstration. Avec quelques mots, une assurance effrontée et un sérieux persuasif, celui à abattre dans l’imaginaire collectif est condamné en un tour de langue. » Ainsi le premier ministre congolais, Patrice Lumumba, assassiné par les puissances occidentales, fut pour eux, le diable; Nkrumah, le président ghanéen, fut qualifié de Mussolini, et aujourd’hui on parle de « KadhaFOU », le dirigeant africain à la libido débordante… Pas un mot sur la vision nationaliste et panafricaniste de ces trois géants africains, pas un mot sur leur vision et réalisations. Ils ne veulent pas que nous ayons des symboles; ils ne veulent pas que nous ayons des repères; ils mènent contre nous la guerre la plus sournoise et la plus destructrice qui soit. Car sans symbole, sans repère, un peuple est voué à la disparition. Les idéaux et les luttes de tous ceux qui ont porté sur eux, au péril de leur vie, la cause du continent, sont mis sous le tapis.

Ils ne veulent pas que nous ayons des symboles. Pourtant eux en ont et ne cessent de les louanger à longueur de journées. Barack Obama ne cesse de parler des « pères fondateurs » de l’Amérique, les Français ne cessent de louanger Charles de Gaulles, les Latino-américains ne cessent de magnifier Simon Bolivar, les Québécois ne cessent de rendre hommage à René Levesque, le père de la « révolution tranquille »; les Argentins ne cessent de se remémorer José de San Martín… et les Africains? Léopold Sédar Senghor, Nelson Mandela (à lui seul, un Prix Nobel de la Paix et une énorme statue dans un quartier huppé de Johannesbourg),Houphouët Boigny… tous des « clients » privilégiés du système. Combien d’Africains connaissent, par exemple,  Ruben Um Nyobe, l’une des figures emblématiques de la lutte pour l’indépendance du Cameroun? Quant à vous Kadhafi, vous resterez à jamais le symbole de tout un peuple, de tout un continent. « Kadhafi est notre guide à tous, déclara  Nelson Mandela avant l’assassinat sordide du Guide libyen. Aucun dirigeant Africain n’aura jamais sa stature, son aura et sa prestance. C’est un bâtisseur ; quand je regarde ce que cet homme a fait de son pays malgré les tempêtes occidentales déguisées en missiles qui ont tué ses enfants, il n’a pas lâché prise, il n’a pas eu peur. »

Le système d’endoctrinement a été conçu avec intelligence pour servir certains buts particuliers. Les mensonges sont devenus des vérités immuables; ils sont définitivement institués par les grands médias occidentaux avant d’être répercutés dans les manuels académiques avec l’assentiment d’intellectuels malhonnêtes pour servir  de « vérité historique », dans le genre « basé sur une histoire vraie » comme se plaisent à nous dire Hollywood et autres agences de propagande occidentales. Qu’à cela ne tienne, il faut reconnaître que la guerre se fait non seulement dans les médias mais aussi dans les manuels académiques et sur les bancs de l’école. Comme dirait un adage africain, « tant que les lions n’auront pas leurs propres historiens, les histoires de chasse continueront de glorifier le chasseur. » En outre, comment dire autrement que l’histoire des vainqueurs n’est pas l’histoire tout court, que le débat sur la mémoire collective n’est pas seulement question d’objectivité mais de rapport de force. L’heure est venue pour les Africains de se réapproprier leurs symboles…

Patrick MbekoAnalyste des questions géopolitiqueOeildafrique.com