De la marche des Beurs à la lutte anti-FCFA les revendications des immigrés africains en France ont beaucoup changé.

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En 60 ans, le clivage pour ou contre le franc CFA a beaucoup évolué. Depuis bientôt vingt ans, la France n’a plus de monnaie nationale et l’essentiel des intérêts économiques français sont situés hors de la zone franc, mais le Trésor français continue à garantir la convertibilité illimitée en euros de quatre monnaies dans le monde : celles des deux zones CFA, le franc Pacifique, ainsi qu’une monnaie nationale, le franc comorien (depuis 1979). En tout, quinze Etats d’Afrique et trois territoires du Pacifique sont intégrés dans des accords de coopération monétaire avec le gouvernement français.

A travers cette coopération, l’Etat français joue un rôle d’agent de l’intégration économique des membres de la zone franc aux marchés de la zone euro. Désormais, sortir du franc CFA ne revient plus seulement à échapper à la seule l’influence de l’ancienne métropole, mais à décrocher une partie de l’Afrique de partenaires commerciaux et d’investisseurs de tout le continent européen. En Afrique, cette contestation n’est plus relayée par des chefs d’Etat en quête d’indépendance nationale : elle procède désormais du souhait de certains gouvernants d’adopter une monnaie unique africaine, qui ne dépende pas de l’étranger. Mais la bataille anti-FCFA est surtout menée depuis la France par les diasporas africaines qui y résident, et qui ont choisi d’en faire le fétiche des ressentiments qui les animent, à la fois à l’endroit de la société française dans laquelle ils s’intègrent de plus en plus mal, et vis-à-vis de la vulnérabilité et de l’impuissance de leurs pays d’origine, où leur retour n’est pas envisageable.

Pourquoi le discours anti-franc CFA traverse-t-il autant les frontières et pour quelles raisons le FCFA fait-il maintenant débat en France ? 

Il y a trente ans, une partie des enfants d’immigrés africains défilaient en France avec la marche des Beurs ; il y a vingt ans d’autres enfants de l’immigration africains s’engageaient pour la France « Black, Blanc, Beur » et réclamaient une meilleure intégration dans la société française. Aujourd’hui leurs enfants manifestent contre le franc CFA et pour la rupture des liens entre leurs pays d’origine et la France. On entend dans leurs bouches et on lit sur leurs slogans que cette monnaie serait « une monnaie coloniale », ou même « un viol économique et politique ». Pourquoi se saisissent-ils de la question monétaire et d’où procède cette aversion ?

Si, parmi les dirigeants des Etats africains membres du franc CFA, les opposants à cette monnaie sont largement minoritaires, être anti-FCFA est un positionnement politique de plus en plus populaire parmi les diasporas africaines présentes en France et la contestation de cette monnaie crée des rassemblements gigantesques. Ces dernières années, le franc CFA est devenu le symbole maudit des revendications politiques des « afro descendants », qui ont organisé à de multiples reprises des manifestations prônant son abandon. Le 11 février 2017, les manifestants anti-FCFA défilaient à Ouagadougou, Niamey, Yaoundé, Paris, Metz, Marseille, Bordeaux ; le 16 septembre dernier ces rassemblements se tenaient à Dakar, Cotonou, Libreville, Bamako, Villeneuve-la-Garenne, Montreuil et place de la Nation à Paris.

Le discours anti-franc CFA prospère en France sur la mauvaise intégration des diasporas africaines.

Avec les Maliens, les Sénégalais et les Ivoiriens ont une histoire migratoire avec la France depuis plus d’un demi-siècle. Ils forment aujourd’hui les plus importantes communautés africaines en France. Après les indépendances nationales, à partir des années 1960, leur immigration a été favorisée par le gouvernement français à travers des accords sur la libre circulation de la main-d’œuvre entre la France et ses anciennes colonies ; le regroupement familial, rendu légal et institutionnalisé en France depuis 1976, a participé à les installer durablement dans l’ancienne métropole.

En 2014, le ministère de l’intégration africaine de Côte d’Ivoire estimait à 700.000 le nombre de ses compatriotes vivant en France, le consulat général du Sénégal à Paris chiffrait quant à lui en 2015 à 300.000 le nombre de Sénégalais y résidant. Quant à la communauté malienne en France, elle était estimée à 700.000 d’après des données déjà anciennes (2007) de l’Organisation Internationale pour les Migrations. Plus pauvres en moyenne que les ménages issus de l’immigration européenne (Observatoire des Inégalités, 2013) ils occupent des emplois souvent précaires et peu qualifiés. Alors que les premières générations d’immigrés subsahariens trouvaient sans peine un emploi, l’enquête « Trajectoires et Origines » menée par l’INED en 2016, nous indique que le chômage est plus fort chez les fils d’immigrés africains (27%) que chez leurs parents (15%) nés en France. Cette même enquête souligne aussi un échec scolaire plus fort chez les 18-35 ans originaires d’Afrique, dont environ 30% n’ont pas de diplôme du secondaire (bac général ou professionnel, BEP ou CAP) et 20% n’ont pas le brevet des collèges, tandis que chez les autres étudiants, ces proportions sont de 17% et de 9%.

L’installation dans l’exil : un obstacle à l’enracinement en France ou en Afrique et à l’identification à une communauté nationale en particulier.

Cette situation illustre un double échec, sur les deux continents. D’un côté les immigrés et les Français d’origine africaine peinent de plus en plus à s’intégrer à la vie sociale, économique et nationale d’une France où le taux chômage est à 10% et où la pauvreté concerne près d’un Français sur six. De l’autre, leurs pays d’origine n’ont toujours pas réuni les conditions d’un décollage économique propice au rapatriement durable des expatriés. Pire : les Etats africains demandent à leurs Ministères des Affaires Etrangères de maintenir des liens forts avec leurs diasporas à l’étranger, dont les ressources économiques ne sont pas négligeables.

Cette responsabilité à la fois morale et économique des Africains de l’étranger vis-à-vis de leurs pays d’origine, les place dans un entre-deux communautaire et fait balancer leurs existences entre la France et l’Afrique. Pire encore : le sort réservé à l’immigration semble plus enviable ailleurs dans le monde, sur d’autres continents et dans d’autres Etats, comme le Canada, l’Australie ou la Nouvelle-Zélande, comparaison qui, on peut l’imaginer, renforce les reproches adressés à l’ancienne métropole coloniale.

Ce déclassement économique et social des populations africaines immigrées en France, ainsi que le défaut d’intégration des nouvelles générations qui n’ont pas non plus de perspectives dans leurs pays d’origine, ne sont pas sans provoquer des tensions et des rancunes qui s’incarnent à la fois dans des attitudes communautaires et dans des discours de revanche. Aussi on peut supposer que c’est sur ce terreau de ressentiments que la critique du FCFA pousse et prospère, bien plus que sur l’expertise économique et monétaire de ses contradicteurs.

 

Par Loup Viallet, auteur du blog « Questions africaines »

 

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