Un collectif d’écrivains et poètes écrivent sur le racisme en Afrique du Sud

Des immigrés somaliens fuient devant la police qui tente d'éviter des affrontements en marge d'une manifestation contre les étrangers, le 24 février 2017 à Pretoria / AFP

Ils viennent de plusieurs pays, du Maroc, de l’Angola, de la Côte-d’Ivoire, d’Haïti, etc. Ils ont tous la particularité d’avoir écrit des livres. Ensemble, ils ont écrit un recueil de poèmes pour réfléchir sur le racisme entre Noirs en Afrique du Sud. En 2019, plusieurs immigrants africains ont été, au quotidien, confrontés à une «africanaphobie» qui prend racine dans l’histoire du pays et que le gouvernement semble alimenter. 

Alfoncine Nyélenga Bouya, d’origine congolaise et nouvelliste, en a assuré la coordination. Entretien.

Les actes de racisme contre les Africains étrangers en Afrique du Sud ont eu lieu en 2019 et nous sommes en 2021. Votre livre peut-il encore avoir de l’audience au moment où la Covid-19 occupe tous les esprits ?

Alfoncine Nyélenga Bouya : un livre ne s’écrit pas en une journée. Il a fallu d’abord lancer l’appel à textes au nom de la Ballade des Idées (une page Facebook, ndlr), ensuite rassembler tous les poèmes, enfin les mettre en forme. La publication a aussi pris du temps, cela n’a été possible qu’après un long apprentissage sur l’auto-édition. Par ailleurs, le racisme n’est pas une grippe saisonnière, c’est une maladie aux multiples causes, qui peut demeurer incurable. Peu importe donc l’année où les Africains étrangers ont été victimes d’actes de violences en Afrique du Sud, le plus important est d’inciter à réfléchir, à trouver des solutions contre le racisme.

Pourquoi avoir choisi la poésie plutôt que des articles pour parler d’un sujet aussi grave ?

ANB : la poésie, c’est l’oralité. La musique. C’est pourquoi nous avons choisi ce genre littéraire. C’est la preuve que l’on peut se bercer de poésie, de rythme, tout en réfléchissant. Tout en se remettant en cause. Il y a eu au total 27 écrivains et poètes qui ont contribué au recueil ; des poètes de plusieurs pays dont l’Angola, le Maroc, Haïti, les deux Congo, la Côte-d’Ivoire, la France, la Belgique, la République Dominicaine, le Canada, la République Centrafricaine. Des poètes d’autres pays comme Djibouti, le Niger, le Tchad ont manifesté leur intérêt. Mais leurs textes me sont parvenus trop tard. Cet engouement a été perçu par moi comme le reflet de la gravité du sujet et du fort désir du vivre-ensemble.

Quelle analyse faites-vous de cette « africanaphobie » en Afrique du Sud ?

ANB : Je distingue le racisme en Afrique du Sud comme cela se passait du temps de l’Apartheid, de l’africanophobie qui est actuellement en cours dans ce pays. Je dis bien « africanophobie » et je n’utilise pas le terme « xénophobie » car nos frères sud-africains ne se sont pas pris aux autres communautés, indiennes par exemple, qui vivent en Afrique du Sud ; ils se sont attaqués et s’attaquent particulièrement aux autres Africains ressortissants des pays africains. Cela peut paraître difficile à comprendre et inadmissible quand on sait comment la politique de l’Apartheid avait chosifié et martyrisé les Noirs sud-africains et que ceux-là même qui ont été les victimes de ce mal hier, infligent les mêmes supplices, les mêmes exactions à leurs semblables aujourd’hui. Mais cela peut s’expliquer objectivement par le fait qu’enfermés dans les Bantoustans pendant des décennies, les Noirs sud-africains dans leur grande majorité étaient coupés du monde extérieur et ne savaient même pas que sur le continent vivaient librement d’autres Africains ; l’ignorance dans laquelle ils étaient maintenus, en ce sens, était telle que même quand on leur parlait de Chaka Zulu, on le leur présentait toujours sous les traits d’un chef sauvage et sanguinaire ; la majorité des Noirs sud-africains ne savent pas que les autres pays africains les ont soutenus dans la lutte contre l’Apartheid. Je me souviens de l’époque où j’étais étudiante en Allemagne. Avec tous les autres étudiants africains nous consacrions notre journée du samedi au travail dans les usines. Ce que nous gagnions était reversé au représentant de l’ANC qui était avec nous à l’université. Nous le faisions pour tous les pays qui étaient en lutte contre le racisme et le colonialisme : Afrique du Sud, Mozambique, Angola, Namibie, Guinée-Bissau et Cap-vert. Je me rappelle même avoir rencontré à Genève M. Sam Nujoma, leader de la SWAPO (Namibie) à l’époque où il était encore dans le maquis. Il était venu discuter avec nous de la meilleure stratégie et de la façon de faire parvenir des machines à coudre que nous avions collectées pour les femmes de Namibie, afin de les aider à créer des activités génératrices de revenus. Enfin, les Sud-africains ignorent que le Sénégal avait été le premier pays à offrir des passeports diplomatiques aux militants de l’ANC afin qu’ils puissent voyager à travers le monde pour présenter, faire connaître et collecter des fonds, pour leur lutte.

Cette année a été marquée par l’affaire George Floyd aux USA. Les dirigeants africains ont réagi et fermement…

ANB : C’est là l’un des paradoxes africains : le cas George Floyd a eu lieu un an après les violences contre les autres Africains en Afrique du Sud. Il n’y a pratiquement pas eu de réactions de la part des pays africains (sauf dans des pays comme le Nigéria et la RDC) et encore moins en Afrique du Sud. Paradoxalement l’Afrique du Sud a été un des rares pays africains à manifester contre le meurtre de George Floyd en scandant « Black Lives Matter ! » J’aurais bien aimé être avec eux pour leur rappeler que « Black Lives Matter » concernait aussi bien les Noirs que les étrangers ou minorités. Que la vie des autres Africains compte aussi dans leur pays ! Me retrouver juste en face du Président Sud-Africain pour lui dire : « Congolese, Nigerian, Somalian, Zimbabwé lives matter ! » Cela étant, il faut le reconnaître, l’assassinat de George Floyd est un tournant décisif pour les Noirs et pour le monde. Le monde entier a pris (enfin) conscience de cette grave maladie qu’est le racisme. Il y a matière à livre sur ce sujet.

Pour l’instant, ce recueil de poèmes n’est trouvable qu’en version numérique. Y-aura-t-il une version brochée ?

ANB : C’est la première fois que je me suis essayée à la mise en page d’un livre en format ebook. Je suis en train d’apprendre, en autodidacte, à faire la mise en page d’un livre broché. Donc d’ici quelques semaines le livre broché sera disponible. Ainsi, tous ceux qui ne peuvent pas se le procurer en version électronique, pourront commander la version papier.

Propos recueillis par Bedel Baouna

 

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