Quand l’Afrique ressemblera à la Chine…

Le président chinois Xi Jingping salue ses homologues sud-africain, Jacob Zuma, et zimbabwéen, Robert Mugabe, lors du sommet Chine-Afrique à Johannesburg, le 4 décembre 2015. © REUTERS/Siphiwe Sibeko
Après avoir subi l’esclavage et la colonisation, après avoir été le terrain de jeu des grandes puissances lors de la guerre froide, c’est aujourd’hui aux instruments de la justice internationale que l’Afrique est confrontée. Une histoire contemporaine du pot de fer contre le pot de terre que les Chinois ont déjà vécue, et à laquelle ils ont mis un terme. Les pays africains pourraient s’en inspirer. 
 
Tout le monde se souvient de la date du 4 juin 1989. Des milliers d’étudiants chinois sont rassemblés sur la place Tien An Men. Ils veulent plus de démocratie et d’ouverture sur l’extérieur. Ils sont devant la Cité Interdite, là où, soixante dix ans plus tôt, leurs aînés avaient lancé le Mouvement du 4 mai. Cette fois-ci, la communauté internationale parle du « printemps de Pékin ». Un printemps qui n’aura de printemps que le nom. L’armée met un terme brutal à la protestation, avec des chars et des armes lourdes. Pour moins que cela, n’importe quel chef d’Etat africain aurait, au minimum, fait l’objet d’un mandat d’arrêt international. Il n’est pas certain que les motifs pour lesquels Laurent Gbagbo ou Charles Blé Goudé par exemple se retrouvent dans les geôles de la CPI (Cour Pénale Internationale) soient pires que ceux qui n’ont conduit aucun dirigeant chinois devant cette même institution.
 
Le jeu des relations internationales
 
Les relations internationales ressemblent parfois à un jeu. Le jeu auquel elles font spontanément penser, c’est celui du chat perché. Très populaire dans les cours de récréation, ce jeu résume à lui seul comment l’on peut, par consentement mutuel, fixer le cadre de l’impunité. Il y a un chat qui doit attraper des souris. Une fois que la souris a été attrapée elle devient le chat. Pour échapper au chat, il suffit aux souris de se percher sur un banc, une pierre, un mur… Dès lors que la souris est perchée, le chat ne peut plus la toucher. Cela était vrai du temps de la guerre froide, cela le demeure hélas plus de deux décennies après la chute du Mur de Berlin qui a matérialisé la fin de cette guerre d’influence. Commençons par la période de la guerre froide.
 
La théorie de la crapule utile
 
Pendant la guerre froide, les grandes puissances se comportaient comme les dealers de drogue qui détiennent chacun un territoire d’influence. Plus il était large, mieux cela valait. Comment tenir un territoire très large si l’on n’a pas des hommes de main, comme dans la pègre, pour collecter l’argent et faire règner la terreur qui tétanise les adversaires et les incertains ? Ces hommes, les grandes puissances rivales les ont trouvés partout dans le monde, pour mener leurs guerres et servir leurs intérêts. C’étaient des crapules, mais selon la formule consacrée, ces crapules travaillaient pour la « bonne cause ». Des décennies durant, ces crapules ont bénéficié du soutien passif et actif des maîtres du jeu pour assassiner tous les leaders africains qui se battaient pour les intérêts légitimes de leurs peuples. Ruben Um Nyobé, Ernest Ouandié, Castor Ossendé Afana, Patrice Lumumba, Amilcar Lopes Cabral, François Tombalbaye, Sylvanus Olympio, Marien Ngouabi, Samora Machel, Barthélémy Boganda, Thomas Sankara… Un article ne suffirait pas pour dresser la liste macabre des Africains partis trop tôt, parce qu’ils n’étaient les crapules de personne. Ils voulaient la liberté et la démocratie, ils se battaient pour des valeurs humanistes qu’ils croyaient universelles. Ils sont tombés les armes à la main, parce que trop libres et trop incontrôlables.
 
Héritiers indignes
 
Leur mort est une perte pour leurs proches. Une perte que rien ni personne ne peut combler. La seule chose qui peut les rassurer qu’ils ne sont pas morts pour rien, c’est la façon dont tout ce pour quoi ils se sont battus et sont morts est géré. L’indépendance, la dignité, la volonté de transmettre aux générations futures des motifs de fierté plutôt que des dettes abyssales. Au regard de la situation actuelle en République Centrafricaine, au Cameroun, en République démocratique du Congo, le pari est loin d’être gagné. Les dirigeants de ces pays se comportent comme des mercenaires dans leurs propres demeures. Qu’il s’agisse de ceux qui sont au pouvoir ou de ceux qui devraient normalement être leurs contradicteurs, l’on a du mal à percevoir des approches du pouvoir et de son usage radicalement opposées. Les uns et les autres utilisent le levier de la division pour accéder au pouvoir ou s’y maintenir, les uns et les autres, même soutenus par des compatriotes qui se font massacrer ou tuer pour leurs opinions politiques, sont dans un jeu de séduction avec les médias internationaux mainstream et la « communauté internationale » qui dit toute l’estime dans laquelle ils tiennent leurs compatriotes qui battent le pavé pour faire triompher leurs idées.
 
Mendiants de légitimité extérieure
 
L’effet mécanique de ce comportement c’est que personne ne prend la plupart des dirigeants africains au sérieux à l’extérieur. Se rendent-ils seulement compte que cette disgrâce méritée, ils la font vivre à leurs peuples par procuration ? Se rendent-ils compte à quel point se comporter en vierge effarouchée quand on est mal noté par la « communauté internationale » ou en chien qui remue sa queue après avoir reçu une bonne note de cette même communauté internationale les fragilise, les délégitime aux yeux de leurs homologues étrangers ? Ne voient-ils pas qu’ils trahissent de ce fait les promesses faites à leurs partisans qui croyaient, et, peut-être, continuent encore de croire en eux ? L’Afrique est l’avenir. De la bouche de ceux qui n’ont cessé d’exploiter ce continent depuis des siècles, cette déclaration peut être considérée comme un compliment, ou pas.
 
Le pari de l’avenir
 
Ce qui pourrait avoir un sens et redynamiser les populations africaines, ce n’est ni la promesse de l’émergence dans un horizon indéterminé, ni le fait que des Chinois, des Français, des Russes, ou quiconque encore ait un plan pour l’Afrique.