Interview: Jean-Delmas Ehui, champion de l’innovation agricole en Côte d’Ivoire.

Jean-Delmas Ehui
  •  « Vous êtes chef d’entreprise, plus précisément d’une « start-up agricole » à Abidjan. Comment les nouvelles technologies du numérique peuvent être utiles au travail des agriculteurs et au pouvoir d’achat du consommateur ? Quelles innovations porte votre entreprise ? Comment en tirez-vous bénéfice ? »

   Jean-Delmas Ehui (JDE) « Le secteur agricole dans nos pays africains fait face à plusieurs difficultés, on peut citer entre autres la gestion moderne et optimisée des organisations de producteurs agricoles ; l’accès à l’information au moment opportun (les coûts, la disponibilité des produits, les besoins en produits agricoles dans un espace donné…) et la formation des producteurs face aux nouveaux défis liés au changement climatique et la mise au point de nouvelles semences et intrants améliorés. Face donc à la percée des TIC en Afrique, nous avons décidé d’utiliser ces technologies pour fournir des solutions adaptées pour répondre aux différents défis identifiés au niveau du secteur agricole.

   Par exemple, pour faire face aux problèmes de gestion des organisations de producteurs agricoles communément appelées Coopératives agricoles, nous avons mis au point GELICO (Gestion en Ligne des Coopératives agricoles – www.gelico.ci ), un SAAS (« Software as a service ») qui permet aux coopératives agricoles d’identifier leur membres, les parcelles et gérer les flux d’information au sein de l’organisation. Nous avons en 15 mois formé plus de 200 opérateurs dans une centaines de coopératives agricoles à l’utilisation de GELICO qui compte aujourd’hui en base de données plus de 15 mille paysans avec leurs exploitations qui sont gérées. »

 

  • « Quelles technologies permettent-elles d’améliorer les rendements de l’agriculture et de renforcer les liens entre producteurs et consommateurs de produits agricoles en Côte d’Ivoire ? Quelles conditions doivent encore être réunies, quels obstacles et défis principaux y-a-t-il à relever ? »

   JDE : « Comme nous l’avons indiqué à la question précédente, l’un des défis majeurs de notre agriculture est la formation de nos fermiers face aux changements climatiques et la mise en place de nouvelles semences et des intrants de plus en performant et moins agressifs pour la nature et les hommes. Pour ce faire, nous avons mis en place une plateforme de mobile learning (* « apprentissage en ligne ») agricole qui permet de partager du contenu sur les bonnes pratiques agricoles (BPA) et les bonnes pratiques phyto (BPP) via SMS et serveur vocal en langue locale pour renforcer les capacités des fermiers.  Deux mois après le lancement de la plateforme nous comptons déjà 2500 souscriptions au service ce qui est encourageant et démontre que le service était attendu.

   Par ailleurs à côté de la plateforme d’apprentissage mobile, nous avons déployé un SIM (Système d’Information des marchés) qui permet de diffuser les prix et la disponibilité des denrées agricoles sur les marchés urbains comme ruraux ce qui permet aux paysans d’être informés sur les prix et aux consommateurs de choisir le marché le plus offrant en termes de coût et de disponibilité de produits agricoles.

    Nous pensons que la plupart des conditions sont réunies pour déployer ce genre de solutions, en tout cas la Côte d’Ivoire avec un taux de pénétration de la téléphonie mobile de 130% (statistique fournie par l’autorité de régulation des télécoms ARTCI au 30 Septembre 2017), avec plus de 15 millions d’abonnés à l’internet mobile mon pays constitue une zone où le développement des solutions TIC pour l’agriculture est propice.

   Les principaux défis restent la célérité dans le traitement des demandes des interfaces API auprès des opérateurs de téléphonie mobile et aussi les nombreuses taxes au niveau des services à valeur ajoutée. »

  • « Que pensez-vous de l’essor de l’agriculture intensive en Afrique subsaharienne ? Est-ce une menace pour vos activités, pour l’avenir de l’agriculture familiale et pour les revenus des petits exploitants ? »

   JDE : « L’agriculture intensive en Afrique constitue une menace surtout pour les petits exploitants et l’agriculture familiale, quand on a souvent vent des problèmes de terre et aussi de la chute des cours des produits agricoles. Il revient à nos gouvernants de porter un droit de regard sur cet essor en vue de le contrôler ou de le réguler comme cela se fait dans les pays développés. Mais aussi pour garantir et protéger les intérêts des producteurs locaux qui constituent quoi qu’on dise le maillon essentiel dans l’autosuffisance alimentaire de nos Etats. »

  • « Quelles relations entretenez-vous avec les différents opérateurs de téléphonie mobile en Côte d’Ivoire (MOOV, MTN, ORANGE) ? La diffusion du téléphone mobile en Afrique permet-t-elle de créer de nouvelles opportunités économiques en Afrique ? L’apparition de cette technologie a-t-elle créé de nouveaux clivages entre Africains ou renforcé des inégalités qui existaient déjà sur place ? »

   JDE : « Les opérateurs de téléphonie mobile sont nos partenaires techniques et stratégiques ; ils nous permettent à travers leurs API  (plate-formes numériques, qui permettent de connecter l’application d’une start-up aux services de l’opérateur) de déployer nos solutions et atteindre nos clients cibles. La percée de la téléphonie mobile en Afrique a sans aucun doute permis le développement de startups avec des solutions variées pour répondre aux problèmes rencontrés par les populations sur le continent. L’un des exemples pratiques est le « mobile money », qui est né en Afrique ; il permet aux entreprises d’intégrer dans leur plateformes un module de paiement en ligne.

   La téléphonie mobile à notre avis ne créé pas de nouveaux clivages bien au contraire et favorise l’inclusion à tous les niveaux puisqu’aujourd’hui, par exemple grâce à notre plateforme, un paysan au village peut être informé sur les prix et la disponibilité des produits sur le marché au même titre que la ménagère de la grande ville. »

  • « Avez-vous besoin de voyager hors de votre pays pour rester compétitif ? Quelle importance ont la mobilité internationale et l’obtention de visas dans votre activité d’entrepreneur ? Travaillez-vous avec des pays d’Afrique anglophone ? »

   JDE : « Un entrepreneur a bien sûr besoin de voyager pour rester compétitif, il a besoin d’aller voir et comprendre ce qui se fait ailleurs pour mieux implémenter ses solutions et projets. Beaucoup de jeunes entrepreneurs africains ont des difficultés pour obtenir des visas, je me souviens encore du triste épisode du Forum Mondial de la Langue Française où des dizaines de jeunes africains se sont vus refusés le visa pour participer à cette grande rencontre d’échanges. Nos Etats et structures d’accompagnement doivent porter un regard sur cet aspect des choses pour faciliter la mobilité des jeunes entrepreneurs, surtout en Afrique.

   Concernant les pays anglophones, je travaille avec ces pays-là depuis le début de mon aventure entrepreneuriale, je pense même que mes collaborations et voyages dans les pays comme le Kenya, le Rwanda, l’Uganda, l’Afrique du Sud, le Ghana, le Nigéria, la Namibie et la Tanzanie ont fortement influencé sur ma manière d’aborder l’entrepreneuriat dans le digital. »

  • « Quelle formation avez-vous ? Quelle place à l’apprentissage dans votre vie ? Quels supports utilisez-vous le plus pour vous instruire (livres, conférences, cours audio, internet) ? Quelles règles européennes de l’entrepreneuriat ne sont pas transposables en Afrique, et dans l’autre sens, quelles manières d’être entrepreneur sont-elles spécifiques à l’Afrique ? »

   JDE : « Je suis ingénieur en sciences informatiques et j’ai fait pas mal d’incubateurs et accélérateurs de startups à travers le monde pour parfaire mes connaissances dans l’entrepreneuriat digital et la philosophie des startups. Je lis beaucoup des documents de développement personnel, des biographies de grands entrepreneurs dans le numérique, des documents de formation sur les startups et je suis régulièrement invité à des rencontres et conférences internationales liées aux TIC pour le développement et l’AgTech.

    Je ne peux me prononcer sur les règles européennes et leur transposition en Afrique mais une chose est certaine, une règle doit tenir compte de l’environnement, des réalités et de l’écosystème local. »

  • « Quels sont les projets dont vous êtes aujourd’hui le plus fier ? Comment regardez-vous l’échec ? »

   JDE : « Je suis fier de tous nos projets déployés à savoir GELICO, le SIM et la plateforme de conseil agricole ; je suis aussi fier de la croissance de la startup au niveau du capital qui a été multiplié par 10 en moins de 2 ans. Concernant ce qu’on peut appeler échec, j’ai une philosophie, je n’échoue jamais, j’apprends toujours de chacune des situations qu’on pourrait assimiler à un échec pour revenir encore plus fort pour surmonter la difficulté. Je suis un revanchard dans l’âme, donc un échec ne peut pas m’arrêter. »

  • « Vous avez récemment fait un séjour professionnel en France, notamment dans les Pays de la Loire. Comment vous servez-vous de ces déplacements pour vos projets en Côte d’Ivoire ? Partagez-vous des méthodes ou des projets avec des entrepreneurs français ? »

   JDE : « Les voyages nous permettent de découvrir ce qui se fait ailleurs, comprendre l’origine des succès de certaines initiatives. Ces différents déplacements sont l’occasion pour nous de partager les expériences et créer des réseaux d’échanges et d’opportunités. Il ne faut pas aussi occulter le fait que ces voyages nous permettent de faire de la prospective sur certains projets que nous souhaitons déployer localement. »

  • « En France, il est fréquent d’entendre les entrepreneurs se plaindre du poids des taxes et des charges administratives, de la rigidité du droit du travail ; bref, de la trop grande place de l’Etat dans leurs secteurs. Comment qualifieriez-vous la présence de l’Etat dans vos activités ? Vos charges sont-elles un frein pour vos capacités de fonctionnement et d’investissement ? »

   JDE : « Malheureusement le constat est pratiquement le même ici, nous sommes soumis à des taxes et charges qui constituent un véritable frein pour nos jeunes entreprises, nous profitons de de l’occasion pour attirer l’attention de nos gouvernants sur cet état de fait. La pléthore de taxes et autres charges administratives tuent nos jeunes startups. »

  • « Quels profils recrute votre entreprise ? Est-ce difficile d’embaucher ? »

   JDE : « ICT4DEV recrute généralement des développeurs web et mobile, des agro-économistes, des spécialistes en TIC et développement rural, des marketeurs et communicateurs. »

  • « D’après votre perception, les jeunes Africains francophones ont-ils moins d’opportunités que les jeunes Africains anglophones ? »

   JDE : « La barrière se situe d’abord au niveau de la langue, la majeure partie du contenu en ligne est en anglais ce qui constitue un premier handicap pour les jeunes francophones en plus de cela les jeunes anglophones ont la culture de l’entrepreneuriat depuis les bancs de classe pendant que nous les francophones nous sommes formatés à la recherche d’emploi dans nos structures de formation ; mais les choses ont commencé à changer ces dernières années et j’espère que cela va continuer. »

  • LV : « Vous faites mentir beaucoup d’idées reçues sur la jeunesse africaine et votre parcours détrompe ceux qui pensent que l’avenir d’un jeune Ivoirien ne peut pas se construire en Côte d’Ivoire, mais dans un pays occidental. Quel regard portez-vous sur ceux qui préfèrent partir poursuivre leurs rêves ailleurs quand ils ont les moyens de rester ? A quel point est-ce difficile de s’ancrer en Côte d’Ivoire et de développer durablement ses affaires à Abidjan ? »

   JDE : « Je respecte le choix de ces jeunes qui partent par des moyens légaux pour des études ou pour monnayer leurs savoir-faire et leurs compétences. Par contre je ne suis pas pour que des millions traversent le désert et de la Méditerranée pour atteindre coûte que coûte l’Occident.

    La difficulté majeure pour les jeunes entrepreneurs qui sont généralement dans l’innovation numérique reste d’abord la reconnaissance du statut de startup avec toutes les facilités qui doivent aller avec, à savoir des exonérations fiscales auprès des marchés locaux, au niveau des relations avec les opérateurs telco etc.

   Il y a aussi le problème de l’accès au financement et du recrutement de ressources humaines qualifiées à même de nous aider à conduire nos projets. »

  • LV : « Comment, dans votre position conciliez-vous modernité et tradition ? »

   JDE : « Je suis un enfant du pays profond, plus jeune, au lycée je passais toutes mes vacances avec mes grands-parents au village ce qui m’a permis de me rapprocher de la tradition AKAN dont je suis originaire. Et aujourd’hui comme on le dit chez nous, j’ai la tête certes dans le modernisme mais les pieds dans la tradition, ce qui me permet d’orienter ma vie et mes projets. »

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