Affaire Huawei : Et si les experts occidentaux se trompaient...

Affaire Huawei

La guerre commerciale qui oppose les États-Unis à la Chine a connu un tournant majeur avec la décision de Donald Trump de placer le géant des télécoms chinois Huawei sur une liste noire de sociétés suspectes auxquelles il est interdit de vendre des équipements technologiques. Google — dont le système Android équipe l’immense majorité des smartphones dans le monde, y compris ceux de Huawei — et Microsoft ont annoncé dans la foulée qu’ils allaient devoir couper les ponts avec le groupe chinois.

Est-ce le début de la fin pour le géant chinois, comme l’affirment certains experts occidentaux ?

Pas sûr. Si cette affaire ne se règle pas rapidement, l’impact de la décision américaine va se faire sentir à court terme. Mais à moyen et à long terme, ce sont les Chinois qui sortiront gagnants de ce bras de fer. Ils savent que Donald Trump est dans une logique électoraliste et rien ne dit qu’il sera réélu dans deux ans. Ils vont donc attendre, tout en manœuvrant pour réduire la dépendance de leurs entreprises technologiques vis-à-vis des sociétés américaines.

Oui, avec la décision de Donald Trump, Huawei a pris un grand coup dans l’estomac. Mais contrairement à ce que l’on tente de faire croire en Occident, les Chinois ne sont aucunement impressionnés par les gesticulations du président américain. « Le personnel politique américain, par ses façons de faire à l’heure actuelle, montre qu’il sous-estime notre force », a averti le grand patron de Huawei, Ren Zhengfei, dont la fille, Meng Wanzhou, directrice financière de l’entreprise, est en liberté conditionnelle au Canada, où elle a été arrêtée en décembre 2018 à la demande des États-Unis qui l’accusent d’avoir violé les sanctions contre l’Iran.

Il convient par ailleurs de souligner que la décision de Donald Trump ne touche pas que Huawei. Google, Microsoft et les grands fabricants US de semi-conducteurs comme Qualcomm ou Intel risquent gros. En effet, ces sociétés risquent non seulement de perdre l’énorme marché chinois, mais aussi de perdre en crédibilité ailleurs dans le monde. Qui voudra faire affaire avec des entreprises qui ont la réputation de rompre leurs engagements pour des raisons politiques ?

Quant à la question des approvisionnements de Huawei auprès des entreprises américaines, là aussi il faut relativiser. En 2018, l’entreprise chinoise a dépensé 70 milliards de dollars en achat de composantes dans le monde, dont 11 milliards aux États-Unis (17%). C’est dire que la relation de dépendance n’est pas si importante qu’on le laisse croire, même si, faut-il le reconnaître, les puces informatiques américaines sont parmi les meilleures au monde et Huawei en a grandement besoin. Il convient par ailleurs de se demander si les entreprises de la Silicon Valley sont-elles prêtes à perdre des revenus de 11 milliards de dollars à cause d’une décision de Mister Trump ? Lui-même est-il prêt à faire subir une telle perte aux entreprises US ?

Personnellement, je ne le pense pas. Dans sa stratégie de négociation, Donald Trump a l’habitude d’utiliser un gros bâton et une petite carotte pour arriver à ses fins. Sa manœuvre contre Huawei, qui intervient au moment même où les négociations commerciales entre Pékin et Washington se poursuivent, semble s’inscrire dans la droite ligne de cette stratégie. Mais ce qu’il ignore peut-être, c’est que les Chinois se préparent depuis un certain temps à l’éventualité des moyens de pression, voire des sanctions américaines contre leurs entreprises technologiques.

Dans un mémo révélé par CNN Business, He Tingbo, cheffe de HiSilicon, une filiale de Huawei spécialisée dans la fabrication de semi-conducteurs, a déclaré que l’entreprise chinoise s’attendait à ne plus être ravitaillée un jour en puces et en technologies par les sociétés américaines. Afin de garantir que Huawei puisse continuer à servir ses clients, HiSilicon a créé des « pneus de secours » afin que la société puisse survivre en cas de pépin. Les États-Unis ont « pris la décision la plus insensée et ont mis Huawei sur la », a-t-elle écrit. «Aujourd’hui, alors que l’histoire a fait son choix, les pneus de secours que nous avons construits se sont transformés du jour au lendemain en “ Plan A”. »

Il y a quelques jours, Richard Yu, le patron de la division mobile de Huawei a déclaré que l’entreprise pourrait mettre en service son propre système d’exploitation dans les mois à venir. C’est dire. Il appert que l’escalade de la campagne américaine contre le géant chinois n’a donc pas surpris grand monde à Pékin; elle n’a fait qu’accélérer les choses.

Il faut dire que, au-delà de la guerre commerciale qui oppose les États-Unis et la Chine, les Chinois ne se sont jamais fait d’illusion sur les velléités Yankees à leur égard. Pékin se prépare à la guerre (tant sur le plan économique que militaire) contre l’Empire US depuis bien longtemps. L’affaire Huawei n’est qu’un prétexte. La vérité est que les États-Unis ont du mal à accepter d’être surpassés technologiquement par une autre puissance, en l’occurrence la Chine. Dans un document de 14 pages du Pentagone consacré à « la nouvelle stratégie de défense nationale des États-Unis », la Chine et la Russie, décrites comme des « puissances révisionnistes », occupent la place peu enviable de « meilleurs ennemis » de l’Amérique devant le terrorisme qui devient un enjeu secondaire aux yeux des stratégistes en herbe américains. La priorité des priorités au Pentagone est de combattre les deux puissances par tous les moyens.

La Chine en est consciente et ne compte pas se laisser faire dans ce bras de fer qui a commencé sur le terrain commercial. Elle est déterminée à aller au bout de sa logique de puissance, dont Huawei constitue l’un des instruments. Les déclarations de Ren Zhengfei à ce propos ne laissent aucune place au doute quant à la détermination chinoise. « Nous avons sacrifié une personne, une famille. Cela en vue d’un idéal : atteindre les sommets mondiaux », a souligné le fondateur de Huawei. « Et pour atteindre cet idéal, un conflit avec les États-Unis devait arriver tôt ou tard. »

Ceux qui, en Occident, pensent que les pressions exercées par Donald Trump sur Huawei vont décourager la Chine se trompent. L’empire du milieu a plus de 5000 ans d'histoire tandis que les États-Unis en ont 243; les Chinois ont Sun Tzu, les Américains ont Collin Powel. Et ce n’est pas à un vieux singe qu’on apprend à faire des grimaces, dit un adage populaire...

 

 

Patrick Mbeko