Patrice Lumumba : auteur censuré de l'époque coloniale

Livre de Patrice Lumumba publié en 1956

ON PARLE, À L’OCCASION, DU LIVRE DE PATRICE LUMUMBA SANS LE PLACER À SON ÉPOQUE ET DANS L’ÉVOLUTION DE SON AUTEUR. LE MANUSCRIT ACHEVÉ PAR LUI EN 1956 FUT ENVOYÉ À UN ÉDITEUR BELGE EN 1957 EN VUE D’IMPRESSION. MAIS, CE DERNIER LE GARDA DANS SES TIROIRS POUR ENFIN PUBLIER LE LIVRE EN 1961 APRÈS L’ASSASSINAT DE SON AUTEUR. LES AVIS SUR LES RAISONS DE CETTE PUBLICATION POSTHUME SONT DIVERGENTS. POUR LES UNS, LES PENSÉES ET RÉFLEXIONS EXPRIMÉES DANS CE MANUSCRIT ÉTAIENT DE NATURE À DESSERVIR LES INTÉRÊTS COLONIAUX ET POUR LES AUTRES, CE REFUS DE PUBLIER LE LIVRE EN 1957 ÉTAIT DÛ AU RACISME.

 

CENSURE ET PRÉTEXTE

 

Lors de l’envoi du manuscrit à l’éditeur belge le 10 janvier 1957, Patrice Lumumba attendait une suite de sa part. Il envisageait de passer un accord avec lui. « Au cas où mon ouvrage serait accepté pour la publication, je vous serais gré de bien vouloir me faire savoir dans quelles conditions il sera publié » Mais, il ne reçut aucune suite sur les conditions de la maison d’édition ni sur le préfacier qu’il fallait trouver. Mais, en 1961, l’éditeur publiait le livre sans préfacier ni accord des héritiers des droits intellectuels de ce livre, versant ainsi dans l’escroquerie intellectuelle et l’enrichissement sans cause en toute impunité, et conscient qu’aucun membre de la famille Lumumba alors en position de faiblesse ne pouvait se permettre de réclamer une réparation. Il se contentait simplement de faire savoir au public que le livre présentait « en tout état de cause un intérêt extrême » qu’il était de son « devoir de verser à l’histoire ce document inédit ». Ce qui porte à croire que la difficulté à trouver un préfacier n’était pas un obstacle infranchissable à la publication de ce livre en 1957, mais qu’il y avait bien un prétexte pour couvrir une censure, ou même le racisme. Quel prestige n’aurait pas joui l’auteur, par la publication de ce livre, dans son pays ou quelle prise de conscience n’aurait-il pas provoqué en Belgique où la majorité de la population demeurait aveuglée par la propagande ?

 

Selon Jules Chomé, l’éditeur s’était servi de la publication de ce livre inédit pour le profit, la rentabilité. Le livre de Patrice Lumumba était, en quelque sorte, dans les tiroirs de l’éditeur pendant quatre ans, une valeur-refuge. « Il n’a pas cherché seulement le profit », écrit Jules Chomé par ailleurs, avant de poursuivre que « jeter sur le marché du livre inédit de Patrice Lumumba, le souci non matériel qui a pu l’animer n’est certes pas celui de se servir de la mémoire du leader assassiné, mais bien celui de le mettre en contradiction avec lui-même, de le montrer, - lui qui est mort pour l’indépendance de son pays –comme un collaborateur empressé de la colonisation belge, de détruire ou du moins d’altérer le mythe Lumumba que les ennemis de l’indépendance congolaise commencer à redouter plus encore que Lumumba vivant ». Il ajoute qu’ « il n’est pas exclu que l’opération vise plus loin encore, et à revaloriser aux yeux de l’opinion nationaliste des leaders congolais que leur attitude depuis le 30 juin 1960 a complètement dévaluée ».

Tout compte fait, Jules Chomé qualifie cet acte d’ « escroquerie morale » et d’«anachronisme attendrissant et ridicule »

 

Hier et aujourd’hui encore, les adversaires politiques et les critiques partisans et tardifs n’ont jamais raté une occasion de s’emparer de ce livre comme arme pour discréditer Patrice Lumumba et le faire passer pour ennemi de l’indépendance du Congo en pérorant sur son exposé relatif à l’apport positif de la colonisation belge. Et pourtant, les revendications de Patrice Lumumba étaient, peut-être, plus que celles des évolués de cette époque. Qui, de tous les évolués, pouvait prétendre ne pas avoir revendiqué les privilèges de la carte de mérite civique ou de l’immatriculation ? Que cherchaient les évolués dans l’Union des Intérêts Sociaux Congolais (UNISCO) ?

Dans son livre, Patrice Lumumba avait semé les germes de l’anti-colonialisme à sa manière. Il y avait pris une posture de modéré pour préconiser une intégration complète de la population congolaise, pour une politique salariale et sociale équitable, la promotion des cadres africains, l’amélioration du régime pénitentiaire, la liberté de circulation, la politique foncière sans spoliation, l’éducation mixte, équilibrée et poussée, la promotion de la femme congolaise, l’abolition de la discrimination raciale, le respect de « l’authenticité » africaine, la mise à terme de tendance à privilégier les élites aux dépens de la masse, l’africanisation des cadres(p.168), la reconnaissance au Noir le statut de « citoyen »(p.178). Pareil livre ne pouvait bénéficier d’un imprimatur de l’administration coloniale ou de l’autorité métropolitaine.

Enfin, ses adversaires d’aujourd’hui oublient ou ignorent que la valeur ou la grandeur d’un homme politique se mesure aussi par sa capacité de progrès, par la force de ses convictions, la hauteur de sa vision et par son intransigeance sur les valeurs. Sur ce point, Patrice Lumumba fait la différence !

 

Joseph Anganda

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