La nouvelle Traite des Noirs : un dévoilement cinglant des Etats faillis d’Afrique noire

Des migrants africains rassemblés par les services libyens.Crédit photo: AFP

L’émotion est à son comble. Pourtant la tragédie a commencé depuis des décennies. Tout d’un coup, la médiasphère panafricaine s’ébranle. Comme dans un signe désespéré de santé morale, pour une époque anesthésiée de douleurs. Par dizaines, voire centaines de milliers, des ressortissants proches ou lointains, mais aussi des amis du continent négro-africain viennent de battre le pavé devant les ambassades libyennes à travers le monde. Les images révélées par les grands reportages de CNN sur la nouvelle Traite des Noirs en Libye auront donc eu l’effet d’un choc traumatique aux répercussions traumatiques : derrière des cages de fer, le corps lacéré de fouets et de traces de chaînes serrées, des hommes et des femmes venus d’Afrique de l’Ouest, d’Afrique centrale et d’Afrique du nord-est ont été vus sur tous les écrans du monde entier, réduits au statut de marchandises d’un commerce qui fit l’accumulation primordiale de l’Occident entre les 15ème et 19ème siècle, avant de céder le pas à la non moins sanglante colonisation des 19ème-20ème siècles.

 

Le tollé des politiques, tel ce ministre des affaires étrangères du Mali rappelant son ambassadeur, des stars de la musique comme Alpha Blondy, ou des stars du sport comme Lilian Thuram, doit-il pour autant suffire à résoudre la terrible tragédie en cours ? Il nous semble précisément qu’on doit raisonnablement, par-delà les effets de manche et la course à l’agitation victimaire, dépasser une politique de l’émotion par la mise en œuvre résolue d’une politique de la raison. Alors les questions fondamentales seraient : 1) D’où viennent les nouveaux esclaves pris au piège de l’enfer libyen ? 2) Pourquoi ces hommes et ces femmes d’Afrique en si jeune âge se jettent-ils sur la route du désert, au risque de perdre vie et dignité, irréversiblement ? 3) Comment mettre fin à la nouvelle Traite des Noirs, en ce 21ème siècle amorcé ?

 

Le constat est massif. Les personnes aujourd’hui réduites en esclavage par les passeurs sahariens et les factions criminelles du territoire libyen viennent de tous les pays d’Afrique de l’Ouest, d’Afrique centrale et de d’Afrique du nord-est.

 

Mais pourquoi la jeunesse africaine issue de ces régions s’ébranle-t-elle vers l’Europe ? Nullement pour des raisons purement touristiques ou esthétiques. Dans tous ces pays, règnent à un degré plus ou moins élevé, la sous-éducation populaire, le chômage des jeunes, la pauvreté de masse, la violence politique ouverte ou larvée, l’intolérance religieuse, ethnique et idéologique et des pratiques ostentatoires de mal gouvernance.

 

Lorsque des hommes et des femmes, dans la fleur de l’âge, grandissent sans avoir reçu une instruction et une éducation suffisantes pour aboutir à un métier opérationnel ; vivent dans des sociétés où l’ascension sociale est déterminée par les seules voies de la cooptation, de la corruption et de la nomination des élites ou des discriminations culturelles ; survivent dans des Etats où l’arbitraire est tel que les tribunaux sont d’emblée ténus par les pourboires, les établissements publics envahis par des clans ethniques qui servent et desservent au faciès, au mépris des droits citoyens ; les hôpitaux et les prisons en état de délabrement continu ; les écoles et universités à l’abandon derrière les proclamations vertueuses qui en masquent la triste réalité ; les forces contestataires de la société civile, régulièrement violentées, saucissonnées et ignorées par des médias publics et privés bien souvent à la solde des seuls puissants du jour; lorsque toutes ces conditions de l’enfer sur terre sont réunies, la jeunesse contemple les frontières et préfère mourir plutôt que de ne pas essayer d’aller voir si l'humanité n'est pas meilleure ailleurs.

 

Ce sont donc les Etats faillis au sud du Sahara qui sont les pourvoyeurs de nouveaux esclaves aux passeurs criminels du désert et à leurs complices des factions libyennes. Déjà en janvier 2017, voici ce que notaient à cet effet dans une enquête du journal Le Monde, Arnaud Leparmentier et Maryline Baumard :

« A trop se focaliser sur le Moyen-Orient, on n’a pas vraiment vu venir l’Afrique… En 2016 pourtant, à bas bruit, l’immigration de ce continent de 1,2 milliard d’habitants a détrôné les arrivées syriennes, afghanes et irakiennes en Europe. Selon une communication de Frontex, l’agence européenne de gardes-frontières et de garde-côtes, du 6 janvier, 93 % de ceux qui ont débarqué en Italie l’an dernier, venaient de ce continent C’est donc en Italie que s’observe la pression migratoire africaine. Celle-ci transite via la Libye, pays anarchique où les migrants sont victimes des trafics et des pires exactions. « La Libye est un enfer absolu pour les migrants. Ils en parlent avec effroi, plus que de la traversée de la Méditerranée », commente Pascal Brice, directeur général de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra). Sur les dix premières nationalités des migrants arrivés en Italie entre janvier et novembre, neuf sont du continent africain, comme l’a comptabilisé l’Organisation internationale des migrations (OIM). Seuls les Bangladais, en 9e position avec 4,4 % des arrivées, viennent rompre cette unité. Principale communauté, les Nigérians ont constitué 21 % des entrants, suivis par les Erythréens (11,7 %), les Guinéens (7,2 %) et les Ivoiriens (6,7 %). Selon Frontex, les ressortissants de ces pays sont dix fois plus nombreux à avoir fait le voyage en 2016 qu’en 2010. L’agence chargée des frontières extérieures de l’Europe estime même que « cette évolution reflète la pression migratoire croissante du continent africain, et plus particulièrement de l’Afrique occidentale, responsable de la majeure partie de la croissance des arrivées par cette route en 2016 ».

 

Il est donc clair que l’action, loin de s’emprisonner dans le concert des émotions et des réactions médiatiques, doit résolument porter sur les causes profondes de la déréliction des jeunes Africains, tout en affrontant dans l’urgence, la situation humanitaire qui prévaut en Libye.

Voilà pourquoi, l’Afrique subsaharienne doit de toute urgence :

 

1) Renforcer les politiques d'éducation et d'emploi des jeunes dans les pays d'origine des migrants (Afrique de l'Ouest, Afrique centrale et du Nord-Est) ,en baissant le train de vie des Grandes Institutions, s'il le faut. Notamment, en redistribuant les budgets de souveraineté pour la cause de la jeunesse en désespoir. On doit restituer aux jeunes d'Afrique noire leur dignité, par l'enseignement des sciences historiques et naturelles, et l'amélioration de leurs conditions de vie.

 

2) Créer des unités militaires d'élite (espionnage et combat d'annihilation) consacrées à la lutte contre les réseaux d'immigration clandestine sur toutes les routes scabreuses du Sud du Sahara au Nord du Sahara. Arrêter tous les passeurs et tous les migrants et les contraindre à subir des formations ou des purges de peines en Afrique

 

3) Mobiliser dans le cadre des organisations africaines régionales et continentales, des "délégations d' ambassadeurs Africains pour migrants" en tous pays pour défendre la dignité des Africains dans tous les pays où elle est menacée, et leur donner des moyens conséquents à cet effet. (Avocats, ONG, Soupes populaires, Foyers subventionnés, aides au retour avec insertion professionnelle.)

 

Bref, il faut un Plan Africain pour tous les migrants africains en détresse dans le monde. On peut commencer. C'est maintenant. Il faut sortir de la sorcellerie des émotions pour entrer dans l'action organisée et décidée pour une Civilisation Africaine de la Dignité Anthropologique. Sans le redressement des Etats faillis d’Afrique subsaharienne, il est à prévoir que visiblement ou invisiblement, la tragédie se poursuivra. L'urgence d'enraciner l'Etat de droit démocratique en Afrique noire devient dès lors vitale.

 

Une Tribune Internationale de Franklin Nyamsi. Professeur agrégé de philosophie, Paris-France

 

 http://www.lemonde.fr/…/la-libye-plaque-tournante-de-l-immi…

 http://www.lemonde.fr/…/migrations-africaines-le-defi-de-de…

Videos

Analyses et Opinions

Le président de la RDCongo, Joseph Kabila, à Kinshasa. 26 janvier 2018 | AFP | THOMAS NICOLON

Présidentielle en RDC: Kabila chef de file d'une coalition électorale

Le président congolais Joseph Kabila, que ses adversaires accusent de vouloir briguer un troisième mandat contre la Constitution, a été désigné "autorité morale" d'une plate-forme électorale présentée jeudi en conseil des ministres, selon un compte-rendu de l'exécutif diffusé vendredi.
Joseph Kabila et Emmerson Mnangagwa, le 27 février 2018 à Kinshasa. © DR / Présidence RDC

RDC : Est-ce à l’étranger que tout se jouera?

Partira ou ne partira pas? C’est la question que de nombreux Congolais et observateurs de la scène politique RDCienne se posent à propos de Joseph Kabila. Dans le camp du pouvoir, on jure par tous les dieux que le chef de l’État congolais va respecter la Constitution.
Ces dirigeants africains qui rêvent secrètement (ou pas) de rester au pouvoir

Troisième mandat présidentiel, nouveau jeu de certains Présidents Africains.

En accédant à la magistrature suprême, ils jurent tous fidélité aux textes qui leur ont permis d’être à la tête de leur nation. Pourtant, certains présidents africains semblent avoir découvert des nouveaux jeux leur permettant de continuer une partie qui se joue uniquement en deux manches. 
Mamoudou Gassama, sauveur enfant de 4 ans.

Humeur : Mamoudou Gassama, Africain et héroïque

Si nous n'avions pas été dans l'ère des réseaux sociaux, son exploit nous aurait été conté comme dans nos légendes africaines mettant en scène la bravoure de nos héros.Sauf que nous sommes en France. En 2018 et que chacun est équipé d'un smartphone. Un outil grâce ou a cause duquel plus rien ne sera jamais comme avant. Mamoudou Gassama en se réveillant ce matin du 27 mai 2018 était à mille lieux de s'imaginer en héros mondial a la tombée de la nuit. 
Le général Mokoko, ex-candidat à la présidentielle de 2016, à Brazzaville

Congo Brazza : Que peut- on retenir du procès du Général Jean Marie Michel Mokoko ?

Nous venons tous de suivre ce procès qui ne cesse de faire couler beaucoup d'encres tant au niveau national qu'international. La condamnation ne peut être une fatalité si l'on s'appuie sur l'histoire évenementielle de la politique africaine des années cinquante à ce jour.
L'ex-candidat à la présidentielle, le général Jean-Marie Michel Mokoko, à l’ouverture de son procès, le 7 mai 2018 / Florence Morice

Procès Mokoko : que veut Denis Sassou Nguesso ?

Les différends entre deux chevaliers se réglaient lors d’un face-à-face dont l’issue incertaine, avait l’avantage de déterminer sans équivoque le vainqueur. C’est en cette règle que le Général Jean-Marie Michel Mokoko a cru lorsqu’il s’était lancé dans la campagne présidentielle de 2016. Je te dois. Tu me dois.
Ali Bongo Ondimba, le président gabonais, en visite officielle au Burundi, passant les troupes en revue avec son homologue Christian Nkurunziza le 13 avril 2018 à Bujumbura. © DR – DCP Burundi

Ali Bongo intensifie son action diplomatique en Afrique Centrale

Ali Bongo Ondimba était en fin de semaine dernière en visite officielle au Burundi. Le chef de l’Etat gabonais, qui est également le président en exercice de la CEEAC, s’est montré ces derniers mois très actif sur le plan diplomatique, notamment en Afrique Centrale. Voici pourquoi.