L’Art comme l’Afrique : Réponse à Jacque ATTALI

Image d'illustration

Je viens de lire le texte Jacques Attali intitulé « Et l’Afrique ? » dans lequel l’intellectuel français broge une image sur l’absence de l’art en Afrique subsaharienne. Sans remettre en cause les qualités intellectuelles de l’auteur qui sont indiscutables, le fil conducteur de son argumentation est principalement le manque de logique.

Dans son introduction il pose le problème très controversé de la restitution des chefs-d’œuvre africains pillés durant la colonisation. Il dit que « tout change : on parle, à juste titre, de rendre une partie de leurs chefs-d’œuvre aux musées des pays d’Afrique subsaharienne. Des œuvres pillées du temps de la colonisation. Mais de quels musées parle-t-on ? Sont-ils bien entretenus ? Bien gardés ? Dans des bâtiments dignes des œuvres qu’ils devraient contenir ? Sans risque de vol ou de dégradation ? » Ainsi, en réaction aux désirs de restitution œuvres pillés en Afrique durant la colonisation, il oppose l’absence d’infrastructure culturelle dans les pays africains. C’est le premier raisonnement illogique.

En effet, une œuvre pillée est par définition une œuvre acquise de force à son propriétaire à la suite d’un acte de guerre ou de banditisme de masse qui tient de la destruction et du vol massif, souvent accompagné de viols. Celui qui commet et qui de surcroît reconnaît cet acte de pillage, n’est pas en position morale, éthique et même juridique d’exiger de sa victime des préalables à la restitution du bien pillé. Celui vous a volé votre Ferrari ne peut pas exiger l’obtention préalable de votre permis de conduire avant la restitution de votre véhicule du fait que votre inexpérience en conduite automobile est un risque quant à l’intégrité de ce bien. Une telle "logique" s’apparenterait à un délire !

L’intellectuel français ne s’arrête pas là, pour soutenir sa position quant à l’absence de l’art en Afrique subsaharienne, il pose la question de l’absence de salle de cinéma, de salle de concert, de librairies, de galerie d’art. Il se questionne : « Est-ce parce que son niveau de développement est plus bas que celui du reste du monde ? Sans doute pas ». Deuxième raisonnement illogique.

En effet, vous devez comprendre, de façon élémentaire, que tout être humain doit avant toute chose satisfaire ses besoins primaires avant de se préoccuper de ses besoins secondaires. Par besoin primaire, j’entends des éléments indispensables à la survie comme respirer, boire, manger, se protéger du froid et de la chaleur. Celle-ci s’oppose aux besoins secondaires également appelés besoins matériels qui sont des besoins dont la satisfaction n’est pas vitale tels que l’art et l’esthétique. La pyramide de Maslow relève la même logique en subdivisant les besoins fondamentaux des êtres humains notamment par les besoins physiologiques de base (besoins primaires), qui se trouvent à la base de la pyramide, et les besoins de se réaliser (besoins secondaires) qui se trouvent à sa pointe. Ainsi, un peuple comme celui de l’Afrique subsaharienne dont plus de la majorité des habitants sont pauvres n’est pas en mesure de se préoccuper, à ce stade de son développement matériel, de ses besoins secondaires comme « aller voir un film au cinéma », « de flâner dans un musée » ou de se « balader dans une galerie d’art ». C’est d’une logique universelle car Monsieur Attali devrait saisir, à titre illustratif, que l’art culinaire français importerait peu à ses compatriotes si la majorité d’entre eux avaient des problèmes d’insuffisance alimentaire comme c’est le cas actuellement en RDC dans la province du Kasai. Refuser cette logique serait, de croire, de manière absurde, que l’homme africain est, par nature, un être dépourvu d’expression artistique. J’espère que cela n’est pas le cas de Monsieur Attali. Ce qui m’amène au troisième raisonnement illogique qui est la sienne.

En effet, il soutient que l’absence de l’art en Afrique Subsaharienne par l’absence d’infrastructure culturelle tout en étant contre la restitution sans préalable de ce que lui-même qualifie de chef-d’œuvre africain pillé par ses ancêtres durant la colonisation. A l’époque existait-il des musées au Bakongo, au Dahomey, etc.,? Puisque ce n’est pas le cas, pourquoi considérer nos masques et nos statuettes de l’époque comme de l’art ? Voici pourquoi selon moi. L’art, notre conception de l’art en Afrique subsaharienne n’a jamais été subordonnée à l’infrastructure culturelle (musée, salle de cinéma ou de concert. Nos statuettes, nos masques, nos chants sont avant tout des expressions culturelles et souvent spirituelles. Il s’agit d’ancêtres de divinité, d’aspiration (fécondité, santé, bonheur, malédiction etc…). « Etant propre à la famille, à la tribu, au village ou au clan ; il n’y avait aucun intérêt de tous les réunir dans un lieu unique. Au contraire, il fallait les préserver jalousement, et donc ne pas les exposer arbitrairement à la vue des étrangers. Ce qui justifie d’une part la non-présence pendant longtemps de ce type d’infrastructure en Afrique ».

C’est ainsi, que je pense que l’élite occidentale dont il est le digne représentant, se doit d’accepter que l’Afrique d’aujourd’hui et de demain n’a nul besoin de son approbation sur le plan culturel, artistique et même architectural car là où nous, jeunes intellectuels africains, voyons des fractales (expression artistique et architecturale de la nature) dans les tresses africaines et dans la disposition de nos cases au village, d’autres ne voient que de simple coiffure et des cases construit de manière heretoclyte. Cette méconnaissance de notre culture est à la source cette vision étriquée de l’absence de l’art en Afrique subsaharienne.

L’art africain est cette nouvelle danse qui fait fureur à Kinshasa, les tresses magnifiques de cette jeune fille qui passe, cet artisan qui vend des beaux bracelets en coquillage au rondpoint, les scarifications initiatiques sur les joux de cette vieille mère au coin de la rue, cette rumba congolaise qui sans cesse de réinvente, cette sculpture en bronze que l’on offre, durant le mariage coutumier, aux parents de la mariée de l’ethnie mongo. L’art africain n’a nul besoin de bâtiment, elle a besoin de la vie comme inspiration et du monde comme salle d’exposition.

Tel est sans doute le cœur de la fonction de l’art : laisser une trace. Encore faut-il avoir la capacité et la volonté de la voir.

Par Ikala Engunda 

 

 

 

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