Franc CFA, politique africaine, émergence économique : grand entretien avec le ministre congolais Alain Akouala

L'ex-ministre Alain Akouala Atipault

Entrepreneur spécialisé dans le textile, Alain Akouala Atipault a été ministre au gouvernement de la République du Congo pendant quinze ans avant de revenir à la vie civile. Il a occupé les portefeuilles de ministre de la Communication, chargé des relations avec le Parlement et porte-parole du gouvernement, puis ministre des Zones Economiques Spéciales. Son expérience politique et sa connaissance des dossiers congolais m’ont donné l’idée de cet entretien, qui est le premier d’une série consacrée aux acteurs publics d’Afrique francophone. Entretien réalisé par Loup Viallet.

  • Partagez-vous le même débat dans la zone CEMAC que celui que certains posent dans l’UEMOA à propos du franc CFA ? Pensez-vous, comme l’a dit E. Macron à Ouagadougou, qu’un Etat-membre puisse en sortir du jour au lendemain ?

   Le débat sur le franc CFA doit être mené sereinement, même s’il faut de la passion pour réaliser des grandes choses. Ce débat est mené par les nouvelles génération et la diaspora des afro-descendants qui ne supportent pas les contre-performances de pays africains malgré notre potentiel économique. Je considère qu’avant de penser à l’abandon du franc CFA il nous faut réussir à construire des économies diversifiées, performantes et intégrées dans des Etats justes et impartiaux car la valeur d’une monnaie est le reflet de la puissance économique d’un pays. Il est clair que cela doit être un objectif stratégique des pays de la zone franc CFA dont les conditions de réalisation doivent être étudiées maintenant.

    Quant à la boutade du Président Emmanuel, il sait pertinemment qu’un pays seul ne pourra pas sortir aisément de la zone franc CFA. Cette option stratégique ne pourra être viable que si elle est effectuée dans l’optique d’une intégration économique. Il sait aussi que c’est une réalité économique très avantageuse pour la France.

   Par contre il y a une autre réalité économique sous-jacente, structurellement plus importante. Il s’agit des produits financiers générés par l’exportation de nos matières exploitées par les entreprises françaises installées dans nos pays, bénéficiant ainsi des conventions d’établissement qui datent de soixante ans ! Ces produits financiers ne sont pas rapatriés dans notre système bancaire et sont placés dans des banques à l’étranger.

   Des économistes avisés estiment que si ces entreprises acceptaient à travers une renégociation de ces conventions d’établissement le rapatriement de dix pour cent de ces produits financiers, nos économies seraient plus solides et nos pays deviendraient des partenaires économiquement plus solides et viables. Si le Président Macron veut mettre fin à la France-Afrique il devra à l’instar du Président Idriss Deby du Tchad, se prononcer sur cette réalité d’un autre âge, profondément injuste.

  • Est-ce que l’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche a provoqué des changements dans la politique africaine des Etats-Unis, notamment au Congo et plus largement en Afrique centrale ?

   A mon humble avis, l’arrivée du nouveau locataire de la Maison Blanche n’a fondamentalement rien changé de la politique américaine au Congo et en Afrique Centrale.

  • Comment se portent les relations entre les Congolais et les expatriés français en ce moment à Brazzaville ?

   Les relations entre les Congolais et les expatriés Français ont toujours été excellentes.

  • Qu’est-ce-que c’est pour vous la Francophonie ? Est-ce qu’elle représente aujourd’hui un handicap ou une opportunité quand on vit en Afrique et qu’on parle français ?

   Dans un monde qui perd ses repères, la francophonie représente un atout. Il fut une époque où Laurent Fabius ministre des affaires étrangères avait (re)lancé l’idée d’une francophonie économique mais qui n’a pas pu être mis en œuvre. Je ne pense pas qu’elle soit un handicap mais les générations actuelles s’orientent beaucoup plus vers l’univers culturel anglo-saxon.

  • Quelles différences voyez-vous dans la manière dont se pratique la politique en France et au Congo ?

   Il y a forcément une différence. La pratique politique, la culture démocratique est tricentenaire dans vos pays et l’offre politique s’effectue sur la base d’une vision, d’un projet et un programme politique. Dans nos pays, le processus de démocratisation a été enclenché à partir du fameux discours de la Baule de François Mitterrand suivant le mouvement de la perestroïka lancé par Gorbatchev en URSS. Des conférences nationales ont été organisées laissant réapparaitre des mouvements et partis politiques construits sur la base de configurations éthiques, voir de rassemblement de syncrétistes religieux, dirigés par des leaders sans vision ni projet pour la collectivité nationale et nous conduisant ainsi à des crises post-électorales et à des guerres civiles.

   Je considère que nos pays qui n’ont pas encore un demi-siècle de pratique démocratique gagneront la bataille de l’instauration de la culture démocratique en luttant contre la pauvreté économique et sociale, en mettant en place de véritables politiques de développement permettant l’éclosion d’une culture citoyenne et la sortie des populations du carcan ethnique avec, je l’espère un nouveau type de leadership.

  • Que pensez-vous du retour du Maroc dans l’Union Africaine après une rupture de 33 ans ?

   Le retour du Maroc au sein de l’Union Africaine après trente ans d’absence est une excellente chose. Historiquement parlant et cela depuis l’époque de sa Majesté le Roi Hassan II, le Maroc occupe une grande place dans la construction de l’Afrique politique. Son évolution économique aujourd’hui peut être d’un apport intéressant au moment où l’Union Africaine tente de jeter les bases d’une Afrique du futur à travers l’agenda 2063. De ce point de vue, il faut saluer la présidence du Président Alpha Condé et saluer celle à venir du Président Kagamé.

  • Pourquoi et dans quelles conditions vous-êtes-vous engagé en politique ?

    Après une expérience professionnelle en France, plus précisément à Nancy en Lorraine, dans les domaines du Conseil en Marketing et de l’industrie textile, je suis rentré au Congo début 1992 profitant de la formidable ouverture démocratique que venait de connaitre mon pays pour créer ma propre société. J’avais une trentaine d’année.

   Malheureusement, suite à des différents au caractère de politique politicienne, deux guerres civiles se produisirent dans mon pays en 1992 et 1997, détruisant ainsi mon rêve de devenir chef d’entreprise, un créateur de richesse. C’est ainsi que je me suis juré que si je sortais vivant de cette tragédie, j’allais m’exprimer et démontrer que les hommes politiques de mon pays ne devaient pas avoir le monopole de la parole publique sur nos vies, qui étaient aussi précieuses que les leurs. J’ai donc, malgré quelques menaces, commencé à faire à partir de 1998 des interventions sur RFI et des émissions face aux acteurs politiques de mon pays.

   En 2002 le Parti Congolais du Travail à travers son Secrétaire Général Ambroise Edouard Noumazalaye va prendre contact avec moi pour me demander d’intégrer la direction de campagne de son candidat comme deuxième directeur national adjoint, porte-parole du candidat, chargé de sa communication. Après sa victoire, sans avoir été consulté, j’ai intégré le Gouvernement comme Ministre de la Communication chargé des Relations avec le Parlement porte-parole du Gouvernement.  

  • Comment avez-vous perçu le discours du président français à l’université de Ouagadougou ? Avez-vous apprécié le ton et les propos tenus par Emmanuel Macron ?

   J’appartiens à une génération qui n’a pas attendu l’arrivée du Président Macron à l’Elysée pour comprendre que nous devions prendre nos responsabilités et avoir des relations à hauteur d’homme avec toutes les nations du monde.

  • Est-ce que les Etats ont un avenir en Afrique face à l’émergence de grands ensembles (CEDEAO, CEEAC) qui aspirent leurs ressources et leurs compétences pour gouverner de grandes zones de libre-échange ?

   La CEEAC et la CEDEAO font partie d’une vision définie en 1980 dans le plan d’action de Lagos qui visait l’intégration économique du continent africain. Compte-tenu de la petitesse de nos Etats, l’avenir de nos pays réside dans une intégration économique intelligente au profit des populations. 

  • Comment qualifieriez-vous l’influence croissante de la Chine dans les affaires du continent africain ? Les partenariats « gagnants-gagnants » sont-ils réellement utiles pour les populations africaines et permettent-ils aux pays africains de diminuer leur indépendance économique à l’égard des grands bailleurs de fonds mondiaux ?

   La Chine a changé en trente ans la géographie de la croissance économique mondiale. C’est un partenaire stratégique qui offre une alternative aux africains. Grâce à la politique de réformes et d’ouverture engagée par Deng Xiao Ping, ce pays a sorti de la pauvreté plus d’un milliard d’habitants. Dans notre partenariat économique nous devons orienter leurs investissements vers des projets d’infrastructures susceptibles de porter des projets industriels créateurs de richesses et des emplois au profit des populations, au détriment des infrastructures de prestige telles que les stades sportifs.

  • On dit que votre économie est très dépendante des recettes issues de la vente d’hydrocarbures : qu’avez-vous mis en œuvre quand vous étiez ministre, pour améliorer la diversification de l’économie congolaise ? A quels obstacles avez-vous été confronté ?

   En effet, notre économie est dépendante du secteur pétrolier, ce qui la rend structurellement fragile. Le contre-choc pétrolier que nous connaissons, combiné avec nos faiblesses en termes de gouvernance économique et financière font que nous connaissons une crise très importante. Nous devons justement saisir l’opportunité de cette période extrêmement difficile pour mener avec l’appui de la communauté financière internationale, les réformes structurelles et économiques pour assainir nos finances publiques, rééchelonner notre dette extérieure.

   Ministre des Zones économiques spéciales pendant huit ans, j’ai été au cœur de la stratégie de diversification de l’économie congolaise. En effet, c’est sous ma responsabilité que ce ministère a été créé. J’y ai initié, conduit et supervisé les visites d’Etats du Président de la République à Singapour, l’Ile Maurice et la Chine.

   Des accords de partenariats ont été signés avec la Chine, Singapour et l’Ile Maurice pour développer les quatre zones économiques spéciales en République du Congo. Des études de faisabilités ont été réalisées par des experts Singapourien, Américain, Chinois et Français. Elles portaient sur les aspects : économique, économétrique, marketing, industriel et démographique car à travers la construction de ces zones économiques spéciales ce sont de nouvelles villes que l’on ambitionne créer pour effectuer un nouvel aménagement du territoire, bâtir le Congo de ce siècle.

   Deux lois importantes ont été promulguées. Il s’agit de la loi relative à la création des zones économiques spéciales, à la détermination de leur régime et de leur organisation ainsi que la loi portant création de l’agence de planification, de promotion et de développement des zones économiques spéciales. Je pourrai volontiers mettre à la disposition des entreprises françaises qui voudraient investir au Congo toute mon expérience.

   Quand aux obstacles dont vous parlez, il n’y en a pas eu de notable en particulier, si ce n’est une certaine lenteur bureaucratique dans la mise en œuvre d’un processus aussi novateur. J’ai quitté le gouvernement, le processus se poursuit à juste raison car notre économie a impérativement besoin de se diversifier.

  • Pour vous la démographie en Afrique est-elle un problème ou une richesse ? Partagez-vous l’analyse du président Macron et de ceux qui parlent d’une transition démographique ?

   La jeunesse de la démographie africaine est une richesse. Le seul défi de nos Etats en ce vingt-et-unième siècle est d’élever notre niveau de développement. Toute approche malthusienne de cette réalité comme je le perçois du président de la République française serait à mon sens une erreur.

  • Vous avez failli succéder à l’écrivain Henri Lopès comme ambassadeur du Congo à Paris en 2015. A quoi correspondait votre idée de cette fonction ? Quelles méthodes et quelles priorités un locataire du 37 bis rue Paul Valéry doit-il servir ?

   En effet j’ai failli être nommé Ambassadeur du Congo en France, ce qui aurait été un grand honneur pour moi. Mais d’après certaines sources mes prises de positions en tant que citoyen, homme politique congolais, africain sur les déclarations que je trouvais paternalistes, condescendantes des différents Présidents de la République française ont été considérées comme un crime de lèse-majesté ce qui a entrainé parait-il la non-accréditation de cette nomination. Ceci dit, c’est de l’histoire ancienne.

   Mon idée par rapport à l’exercice de cette fonction ainsi que les priorités, sans être exhaustif, c’est d’abord s’appuyer sur notre histoire commune. Renforcer nos relations politiques avec la France, qui semblent aujourd’hui en perte de vitesse. Promouvoir l’économie congolaise auprès des PME et PMI françaises véritables créateurs d’emplois pour des partenariats avec les PME et PMI congolaises, sans oublier les jeunes créateurs d’entreprises au Congo que l’on aurait pu intégrer dans des incubateurs ou des pépinières d’entreprise, la France disposant d’une grande expérience en la matière, œuvrer pour une décrispation des relations entre les autorités du Congo avec la diaspora congolaise et lui faire découvrir les opportunités de retour au Congo, car bon nombre de ces compatriotes disposent, au-delà de leurs formations de très grande qualité – d’un acquis que je considère extraordinaire et sera utile à la construction de notre économie : la culture industrielle du travail.

  • Quelles sont les personnages et les écrits qui vous inspirent le plus ? Quels acteurs publics suivez-vous, en dehors du Congo ?

   Lumumba, Marien Ngouabi, Samora Machel, Mandela, Wiston Churchill, Michel Rocard, François Mitterrand Deng Xiao Ping m’inspirent. Je dévore actuellement les mémoires de Lee Kuan Yu l’ancien Premier Ministre de Singapour. Je vous les recommande.

   En dehors du Congo, vous ne serez pas surpris que je vous dise que je suis tous les acteurs de la scène politique française, sans oublier, les Présidents chinois, américain et russe.

Merci !

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