Côte d’Ivoire recherche désespérément leader politique.

Guillaume Soro, Alassane Ouattara, Henri Konan Bédié et Laurent Gbagbo. AFP

La Côte d’Ivoire a eu soixante ans ce 7 août 2020. A cette occasion, son président lui a offert un cadeau d’anniversaire de très mauvais goût. Alassane Dramane Ouattara est revenu sur sa promesse de ne pas briguer un troisième mandat. C’est ce que lui aurait demandé avec insistance une majorité de sa famille politique. Il a cédé à la tentation du combat de trop. Soit par suivisme, soit par égoïsme, ou alors sous l’effet conjugué des deux.

Le discours à la nation du président Ouattara de ce 6 août était très attendu. Le pays va élire celui qui présidera à ses destinées pour les cinq prochaines années le 31 octobre. Voici l’intégralité du discours de circonstance du chef de l’Etat ivoirien.

Depuis la mort du Premier ministre Amadou Gon Coulibaly, candidat désigné du Rassemblement des Houphouëtistes pour la Démocratie et la Paix (RHDP) – ou plus exactement ce qu’il en reste – la rue voulait savoir une seule chose : Alassane Ouattara sera-t-il candidat à la présidentielle d’octobre 2020, ou pas ? L’intéressé y a répondu de la façon la plus solennelle et la plus insultante qui soit. Il a choisi de suivre le conseil des personnes qui, pour de bonnes ou de mauvaises raisons, considèrent qu’il est, malgré son âge avancé (78 ans), après les deux mandats qu’il vient d’effectuer et au détriment de l’impératif de renouvellement de la classe politique ivoirienne, l’homme de l’avenir. Il va, dans les prochains jours, déposer son dossier de candidature à la Commission électorale indépendante (CEI). Sa candidature ne sera pas rejetée par la CEI. Ce serait la plus grosse surprise politique de l’année. Parce que la candidature d’Alassane Dramane Ouattara n’en a pas vraiment constitué une.

Ce qui est en jeu ici, ce n’est pas uniquement le respect de la constitution. C’est aussi et surtout le leadership politique. Celui d’Alassane Dramane Ouattara, bien sûr. S’il oublie les conditions dans lesquelles il est arrivé au pouvoir en Côte d’Ivoire, toutes les personnes qui suivent l’actualité de ce pays s’en souviennent. Tout commence avec une crise fondatrice : la crise de l’ivoirité. Le président Henri Konan Bédié a utilisé cet instrument idéologique et juridique ouvertement xénophobe pour disqualifier Alassane Ouattara du jeu politique. Avant la création du RHDP, c’est une alliance politique aussi inattendue que salvatrice qui a légitimé Alassane Ouattara comme un acteur politique ivoirien à part entière, en le maintenant à flot. Alors que Ouattara est Premier ministre, en 1992, Laurent Gbagbo opposant historique, est arrêté et condamné à huit mois de prison ferme, à la suite d’une manifestation violemment réprimée par les forces de l’ordre. Cela ne l’empêche pas de voler au secours du nouveau paria. A eux deux, ils créent le Front républicain. Les deux alliés choisissent de boycotter l’élection présidentielle de 1995. Je vous conseille de lire à ce sujet l’excellent papier de Tanguy Berthemet du quotidien français Le Figaro. Le papier de Tanguy paraît entre les deux tours de la présidentielle de 2010. Il ne parle pas des conditions dans lesquelles les « faux frères », qui se connaissent en détail (pour utiliser le langage de la rue ivoirienne) se sont retrouvés sur la ligne de départ de cette course au fauteuil présidentiel.

Je vous conseille, en complément de lecture, un autre papier, très chronologique : celui de Kahofi Suy de la radio BBC Afrique, qui rappelle l’histoire de désamour et d’entente de ces trois dinosaures de la politique ivoirienne. Pour finir, je rappelle ces paroles de Laurent Gbagbo, cité par le site Yeclo.com. Il dit avoir pris toutes les dispositions pour que l’ancien Premier ministre, Alassane Dramane Ouattara, puisse rentrer en Côte d’Ivoire en 2010. Alassane Dramane Ouattara (ADO) aurait donc pu ne pas prendre part à la présidentielle ivoirienne de 2010. A la différence de Félix Houphouët-Boigny, qui fut député et ministre français, avant de devenir le premier président de la Côte d’Ivoire, et l’une des pierres angulaires de la françafrique, ADO n’a jamais été l’homme de la France en Côte d’Ivoire. Le camp du président Laurent Gbagbo lui a souvent reproché, à tort, d’être le choix de la France. Dans cette interview qu’il accorde à la radio française Europe 1, à l’occasion de la parution de son livre « Les Ouattara – Une imposture ivoirienne » (éditions du Moment), Bernard Houdin (ancien conseiller de Laurent Gbagbo) se veut plus précis encore. Selon lui, c’est Dominique qui introduit ADO auprès de Félix Houphouët-Boigny, et le fait nommer Premier ministre. Il en parle à partir de 4’36.

Bernard Houdin, conseiller de Laurent Gbagbo sur la radio Europe 1

Le président Ouattara a en réalité surtout été l’ami du président Nicolas Sarkozy. Ce dernier avait promis de mettre fin à la françafrique. Son quinquennat ne fut pas un modèle de remise en cause de ces liens incestueux qui permettent aux élites politiques françaises de continuer le pillage des anciennes colonies d’Afrique grâce à leurs relais sur le continent. Mieux que ne pas tourner le dos à cette pratique post-coloniale, il a fait de l’ingérence dans les affaires intérieures de la Côte d’Ivoire, en apportant son soutien personnel et celui de l’Etat français à son ami Ouattara, pour qu’il devienne président du pays de Félix Houphouët-Boigny et Didier Drogba. D’après des révélations de journalistes que j’ai retrouvées sur le site reseauinternational.net, voici ce que déclare l’ex-président français : « On a sorti Gbagbo, on a installé Ouattara ». Cette phrase n’a jamais été démentie par la Présidence ivoirienne, et encore moins par Nicolas Sarkozy lui-même. Cet article du site de la télévision belge RTBF, revient lui aussi sur les liens d’amitié entre Nicolas Sarkozy et ADO. Il évoque également l’influence qu’elle a eue sur l’évolution de la crise ivoirienne. En soi, les secrets d’alcôve et les relations personnelles n’ont qu’une importance limitée, tant qu’ils restent dans la sphère privée et n’ont pas une incidence néfaste sur la vie de la nation. Ce qui est très grave, en revanche, c’est la banalisation du manquement à la parole donnée, surtout de la part d’un homme politique de premier plan.

Les extraits des deux allocutions contradictoires du président Alassane Dramane Ouattara

Comme il fallait s’y attendre, le discours d’Alassane Dramane Ouattara a suscité un flot de réactions d’opposants, qui rappellent que l’article 183 de la constitution ivoirienne garantit la continuité législative qui rend impossible la candidature du président sortant, puisque les mandats restent limités à deux, et qu’aucune disposition de la constitution de 2016 ne fait sauter le verrou de la limitation des mandats du président de la République. L’une des plus virulentes de ces réactions n’est pas venue du monde politique. Elle est l’oeuvre du chanteur ivoirien Meiway. Il s’est adressé au Président de la République pour lui dire que sa quête d’éternité politique risque de faire sombrer la Côte d’Ivoire dans le chaos.

Meiway s’adresse au président Alassane Dramane Ouattara

Le nom du président Alassane Dramane Ouattara est, depuis la mort de Félix Houphouët-Boigny en 1993, celui autour duquel se cristallisent toutes les crises que le pays a traversées. Son accession à la magistrature suprême a été contestée par ses adversaires politiques. Si la France et la « communauté internationale » ne condamnent pas publiquement cette déclaration de candidature, cela ne signifie pas qu’elles l’approuvent. Elles ressentent peut-être une certaine gêne de tirer sur un régime qui a bénéficié d’un parrainage politique, financier militaire et diplomatique historiquement massif pour accéder au pouvoir et s’y maintenir pendant une décennie. Le site de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA), l’organisme qui traite les demandes d’asile en France, a mis en ligne un document qui rappelle les grands moments de la crise de 2010-2011, avec une bibliographie très fouillée sur cette crise dont le bilan en pertes humaines a été chiffré à 3000 morts par l’Agence France Presse (AFP) et les médias qui reprennent les dépêches de cette agence. Il est probablement très en-deçà de la réalité des faits. Au-delà de la bataille des chiffres, les Ivoiriens ne veulent pas revivre les affres de la crise de 2010-2011. Leur soif de réconciliation n’a pas été étanchée par le président Ouattara. L’atmosphère dans laquelle se tiendra la présidentielle d’octobre est aussi lourde et électrique que celle de l’élection de 2010.

Si le président Ouattara avait voulu faire opérer la magie du slogan ADO solutions, il aurait choisi de reporter les élections, en raison de la crise sanitaire liée à la pandémie de coronavirus, mais surtout pour donner une ultime chance à la réconciliation nationale. L’occasion de faire rentrer Laurent Gbagbo, Charles Blé Goudé, Guillaume Soro… pour les impliquer, avec d’autres acteurs politiques de l’opposition, à une réflexion sur la date et les modalités d’une élection présidentielle la plus inclusive et la plus apaisée possible, à laquelle il n’aurait pas pris part, pour tenir sa promesse de passer la main à la jeunesse. A l’instar de son homologue Mohamadou Issoufou, président du Niger, qui passe la main. Abdoulaye Wade n’avait pas su le faire. Il fut battu par l’un des siens : Macky Sall, plusieurs fois ministre, Premier ministre et Président de l’Assemblée nationale sous Wade. Toute ressemblance avec des personnalités ou des circonstances réelles ne serait que pure coïncidence. Pour rester dans le registre de la politique-fiction, que se passera-t-il si le président Ouattara va au bout de sa logique : il se présente devant les électeurs, est proclamé vainqueur, mais doit faire face à une crise post-électorale comme en 2010 ? Fera-t-il tirer sur les manifestants, au risque de finir lui aussi devant les juges de la Cour pénale internationale (CPI) ? Et si la crise était pré-électorale cette fois-ci ?

Louis Magloire Keumayou

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