Afrique : La politique d’Emmanuel Macron ne gagne pas en clarté.

Le président français Emmanuel Macron avec le roi du Maroc Mohammed VI et le président camerounais Paul Biya au sommet Europe Afrique à Abidjan le 29 novembre 2017. AFP

Après neuf mois passés à l’Élysée, le président français : Emmanuel Macron, n’a pas encore réussi à donner un cap solide à sa politique de coopération avec les pays africains. Surtout ceux de l’ancien pré-carré.

Les ressortissants des pays africains anciennement colonisés par la France ont un rapport très ambigu avec l’ancienne puissance coloniale. Des fois, ils lui reprochent sa trop grande implication dans les affaires internes de leurs pays dits souverains. Des fois, c’est l’indifférence de Paris par rapport à ces mêmes affaires intérieures qui les insupporte. Biberonnés à l’histoire et à la culture de France, ces Africains accordent un intérêt disproportionné à la vie politique française. L’élection du président de la République française ne les laisse pas du tout indifférents, bien au contraire. Celle d’Emmanuel Macron n’a pas échappé à la règle. Il a alimenté, à son corps défendant peut-être, les fantasmes de beaucoup d’Africains. Après neuf mois de présence au Palais de l’Élysée, ponctués par six voyages en Afrique, Macron tâtonne encore sur ce continent où l’influence française, bien que certaine, n’est plus ce qu’elle fut pendant la colonisation ou encore au temps béni de la françafrique décomplexée.

Le discours de la Baule

Depuis que les présidents français de la cinquième république ont fait le choix de traiter leurs homologues africains en élèves de la démocratie à la sauce occidentale, leurs discours axés sur l’Afrique sont très attendus et abondamment commentés. Il y a eu le discours de la Baule, prononcé par François Mitterrand le 20 juin 1990, lors de la 16ème Conférence des chefs d’État d’Afrique et de France. Écrit par Érick Orsenna, il est prononcé dans le contexte de la fin de la guerre froide. Le mur de Berlin est tombé. Le vent de la démocratisation balaie les dirigeants des pays du Pacte de Varsovie les uns après les autres. La France, qui avait jusqu’à présent mis l’accent dans ses rapports avec les dirigeants africains sur la sécurité et la stabilité, au détriment du pluralisme et des droits de l’homme, comprend très rapidement que le souffle du vent de la démocratisation ne s’arrêtera pas aux frontières des pays de son pré-carré africain. Elle les encourage à créer un cadre d’expression démocratique, promettant même une prime à la démocratisation : l’aide économique de la France aux pays africains est conditionnée par le degré d’ouverture démocratique de ceux-ci. En théorie, plus vous démocratisez votre pays, plus la générosité de la France augmente. À la fin du second septennat de François Mitterrand, arrive Jacques Chirac. La parenthèse du discours de la Baule est fermée.

Le discours de Dakar de François Hollande n’est que le contre-pied du discours prononcé par son prédécesseur dans la même ville quelques années plus tôt.

Les discours de Dakar

Cette fermeture est matérialisée par le retour aux affaires de Jacques Foccart. L’incarnation vivante des relations incestueuses que la France du général Charles de Gaulle a entretenues avec l’Afrique entre la décolonisation et les premières années des indépendances. Il se montre si peu lié par les engagements de Mitterrand que la promesse du candidat Nicolas Sarkozy d’en finir avec la françafrique ne peut qu’enthousiasmer tous ceux qui espèrent un renouveau vertueux dans les relations franco-africaines. Après son élection, le président Sarkozy prononce le discours de Dakar. Écrit par Henri Gaino, il sera rendu inaudible par un passage sur l’homme africain « pas assez entré dans l’histoire ». Un marqueur fort, tout comme le soutien militaire et diplomatique apporté aux rebelles en Côte d’Ivoire pour renverser Laurent Gbagbo et le remettre à la CPI (Cour pénale internationale), ou encore les mêmes soutiens militaire et diplomatique apportés aux milices en Libye pour renverser et tuer Kadhafi. La promesse de rupture de Nicolas Sarkozy n’est pas tenue. Il laisse, en héritage un dommage collatéral de la guerre en Libye : la déstabilisation du Mali par des forces jihadistes. C’est dans sa gestion du dossier malien que son successeur, François Hollande, marquera ses premiers bons points en terre africaine. Son discours de Dakar n’est que le contre-pied du discours prononcé par son prédécesseur dans la même ville quelques années plus tôt. Une façon pour le président socialiste de réparer l’affront de l’autre. Quant à Emmanuel Macron, il innove en prononçant son discours de politique générale en direction des pays africains à Ouagadougou (Burkina Faso).

Tout en proclamant ne pas avoir de politique africaine, Emmanuel Macron est resté dans le sillage des présidents français de la cinquième république en la matière.

Le discours de Ouagadougou

Pour une fois, un président français est allé rendre visite aux étudiants africains sur le campus. Il leur a adressé son discours et répondu à leurs questions, en direct et sans filets. À la différence du président Sarkozy, dont une phrase malheureuse et condescendante avait pollué le discours, Emmanuel Macron a marqué les esprits en évitant de donner des leçons. Il n’a pas voulu se substituer au président du Faso. Il a même désigné l’organisation qui fera le lien entre la jeunesse africaine et lui. Il s’agit du CPA, le Conseil présidentiel pour l’Afrique. Ses membres faisaient partie de la délégation officielle française. Ce Conseil ressemble furieusement au Haut conseil à l’intégration créé par Michel Rocard, consolidé dans ses missions par Jacques Chirac, avant d’être dissous en 2012. Certains lui trouvent des ressemblances avec le HCCI (Haut Conseil de la Coopération Internationale) créé en février 1999 et dissout en mars 2008. Peu importe. Ce qui retient l’attention à ce niveau, c’est que tout en proclamant ne pas avoir de politique africaine, Emmanuel Macron est resté dans le sillage des présidents français de la cinquième république en la matière : beaucoup de discours, des promesses à la pelle. Tandis que les actes et résultats concrets, eux, se font rares. Pour preuve, la récente visite officielle du président de la République française au Sénégal.

Emmanuel Macron est allé au Sénégal pour aider les entreprises françaises à reconquérir ou consolider leurs parts de marché dans ce pays.

Business as usual

Il faut dire les choses tout net. Emmanuel Macron est allé au Sénégal pour aider les entreprises françaises à reconquérir ou consolider leurs parts de marché dans ce pays (c’est le cas de Total pour le gaz et le pétrole ou de Airbus dans l’aviation, pour ne citer que les plus grandes). Il fallait aussi trouver un moyen d’associer davantage l’armée sénégalaise dans la gestion de la crise sécuritaire au Sahel, sans froisser le partenaire historique tchadien. Et puis, donner une suite africaine au One Planet Summit tenu à Paris en décembre 2017 en attirant l’attention sur l’urgence de protéger la Langue de Barbarie de l’érosion côtière. Sans oublier le Partenariat mondial pour l’éducation que le Sénégal et la France ont présidé. Comment concilier tous ces impératifs en restant fidèle à sa ligne politique propre, sans faire comme le général de Gaulle qui se plaisait à rappeler que les pays n’ont pas d’amis mais que des intérêts ? Il est surprenant que l’exposition et la promotion dont avait bénéficié le CPA à Ouagadougou n’aient pas eu de suite à Dakar et Saint-Louis. Peut-être un message subliminal pour annoncer un enterrement de première classe de cette structure.

Est-ce le poids de cette histoire qui explique que le président Macron préfère protéger le « Berceau de l’Afrique française » d’abord ?

Le poids de l’histoire

Au chapitre des messages, il y en a un qui est passé presque inaperçu. La lettre de l’ancien président sénégalais Abdoulaye Wade, adressée au « président du G8 en visite officielle au Sénégal ». Il n’est pas exclu de considérer que cette lettre a de forts relents narcissiques. Une fois ce reproche fait, il convient de reconnaître que la lettre d’Abdoulaye Wade est frappée au coin du bon sens. Elle contient une phrase qui résume, peu ou prou, son propos : « Je me fais le devoir de conseiller que tous les projets de mur de grande dimension sur une côte africaine de l’Atlantique soient soumis à l’appréciation préalable par une commission scientifique tripartite de toutes les répercussions possibles des agressions des assauts de l’océan sur tout le reste des côtes atlantiques ». Protéger les seules côtes de Saint-Louis c’est déplacer le problème vers d’autres villes côtières sénégalaises, ou vers d’autres rives de l’océan Atlantique. Surnommée la Venise africaine, Saint-Louis doit son nom de baptême à des marins de Dieppe qui rendaient ainsi honneur au roi Louis XIV ainsi qu’à son aïeul Saint-Louis. Elle a été la capitale à la fois de la Mauritanie et du Sénégal, avant d’être érigée en capitale de toute l’AOF (Afrique occidentale française). Bien avant certains départements français actuels, les habitants de cette commune étaient exemptés du régime de l’indigénat. Ils étaient citoyens français. Tout comme ceux de l’île de Gorée. Est-ce le poids de cette histoire qui explique que le président Macron ait préféré protéger la ville de l’immense philosophe Souleymane Bachir Diagne (le « Berceau de l’Afrique française ») d’abord, nonobstant la mise en garde d’Abdoulaye Wade ? Ce voyage est loin d’avoir apporté de la clarté à la politique d’Emmanuel Macron en direction des pays du continent africain. Elle en a pourtant grand besoin. Surtout dans le contexte international actuel.

Louis Keumayou

Twitter : @keumayou

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